M. de Lincy sourit avec grâce:

--Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et Dieu ne doit pas attendre.

Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne avec un geste inquiet et indécis me jeta un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma tasse de café d'un coup, au risque d'étouffer, et je la suivis.

Le magnifique valet de pied se mit derrière nous, portant un sac que je pris d'abord pour un sac de voyage: je rougis de ma méprise lorsque, arrivé à l'église, je le vis en tirer des livres d'heures, qu'il offrit à chacun de nous.

Mon gendre faisait très-bon effet dans son banc seigneurial, et vraiment je regrettai qu'il ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d'abbés crossés et mitrés qui ornaient les stalles du choeur. L'ancienne chapelle de l'abbaye faisait très-bon effet aussi, comme église de paroisse. Tout y était superbe, magnifique, irréprochable... Suzanne était bien partout, avec sa grâce juvénile et sa distinction native; seul, je faisais tache dans cet ensemble parfait, où le peuple endimanché, groupé dans les bancs d'une manière pittoresque, semblait amené tout exprès par la nécessité de faire un fond à ce tableau, de meubler cette jolie chapelle.

Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais; --je l'écoutai avec une attention qui pouvait passer pour du recueillement; Suzanne, moins vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête sur son sein, dans une attitude qui ressemblait moins à la méditation qu'au sommeil...

J'aurais respecté ce repos salutaire jusqu'à la fin,--mais mon gendre, par une secousse discrète imprimée à la robe de sa femme, la tira de son engourdissement. La pauvre petite fit un brusque mouvement, rougit, sourit, se frotta un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un air de grand recueillement. Les deux enfants de choeur sourirent,--mon gendre avait un air pincé pour lequel je l'aurais battu d'abord, et qui ensuite m'inspira une certaine envie de me moquer de lui..., mais je n'en eus garde.

Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne exerça très-gentiment ses devoirs de dame châtelaine; elle interrogea les mères, tapota la joue des enfants, glissa quelque aumône dans la main des vieillards, puis nous reprîmes la route du château, toujours suivis par le domestique chargé des livres d'heures.

Mon gendre était resté en arrière et causait avec les paysans.

--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je tout bas à Suzanne, qui passa son bras sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille.