Il nous rejoignit, et commença à me parler d'un ton si aimable que j'eus plus que jamais envie de l'étrangler. Mais il fallut lui répondre poliment, car Suzanne l'avait dit: c'était son mari.
Au bout de huit jours de cette existence, j'en avais assez. Mon séjour à Lincy n'avait jamais dû avoir de durée bien déterminée; je prétextai des affaires, j'alléguai des lettres qui réclamaient ma présence à Paris, et je dis à Pierre de faire mes malles. Le brave garçon m'obéit avec un empressement qui me prouva que le séjour du château ne lui agréait pas plus qu'à moi.
--Tu veux donc t'en aller, père? me dit Suzanne avec tristesse, le jour que j'annonçai mon départ.
--Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois qu'il est encore trop tôt; votre mariage est trop récent pour que je ne me sente pas de trop entre vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...; M. de Lincy a des façons de parler et d'agir auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un coup... Tu es ma fille, je t'ai adorée. Je ne puis supporter de t'entendre gourmander par un homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit obéissance et soumission! Soit encore; mais le père ne peut pas voir ces choses avec plaisir... Je m'y ferai plus tard, peut-être!
Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers mots de ce discours passablement diffus, la releva et me regarda droit dans les yeux:
--Père, me dit-elle, ne va pas t'imaginer des choses qui ne sont pas; malgré ce que tu as pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont pas été perdues, cher père, tu as voulu que je sois heureuse, et je suis heureuse.
Elle parlait d'une voix vibrante et passionnée qui me saisit. M'étais-je trompé? Aimait-elle son mari? Les formes déplaisantes que M. de Lincy déployait à son égard n'étaient-elles qu'un trompe-l'oeil destiné à voiler aux yeux étrangers les joies intimes et l'entente parfaite de l'amour partagé? Je ne pouvais le supposer, et pourtant Suzanne était là, transfigurée, vaillante, rayonnante, prête, on l'eût dit, à défendre sa cause au prix de sa vie...
--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai eu qu'un rêve, qu'un but dans la vie: ton bonheur. Si je savais que j'ai contribué, au contraire, à te rendre malheureuse; si je pensais que ma bêtise, ma maladresse ou ma faiblesse ont empoisonné pour toi la source des joies, je suis encore assez vaillant pour réparer ma faute, assez courageux pour m'en punir.... Dussé-je mourir à la peine, si cet homme se conduit mal envers toi, je te vengerai!
--Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante et radieuse, sois en paix, tu as accompli ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse.
Avec quelle ferveur je couvris de baisers son front blanc, ses beaux cheveux'et ses yeux purs! Ah! la loi l'avait donnée à cet homme, mais c'était un mensonge: elle était toujours ma fille, et je sentis, à l'étreinte de ses bras autour de mon cou, qu'elle était ma fille plus que jamais.