--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je pour changer le cours de la conversation.

--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et grand'mère, comment va-t-elle? Surtout, ne va pas lui dire que je suis venue ce soir, elle nous mangerait! Ce sera un secret à nous deux.

La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon gendre, annoncé par Pierre avec tout le décorum dû à un si noble personnage. Il me serra la main, s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il était temps de partir. Celle-ci alla chercher son chapeau qui était resté par terre, le remit sur sa tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur son poignet. Mon gendre alors prit congé de moi, je les invitai tous deux à dîner pour le lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers la porte.

M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, restée derrière lui, revint en hâte sur ses pas, m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte; au moment de disparaître, elle se retourna avec un joli mouvement d'épaules, et m'indiquant son mari d'un geste imperceptible:

--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux et son sourire soulignèrent ce mot avec une drôlerie inimitable qui me rappela son enfance, et elle disparut.

Tout cela avait été fait si vite que je n'avais pas même eu le temps de rire. La porte se referma; je retournai à mon fauteuil, et je trouvai le petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.

--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? me dis-je à moi-même, pour réprimer un irrésistible désir de porter le mouchoir à mes lèvres... Je ne pus y tenir, et cachant mon visage dans la batiste, je sentis tout à coup mes yeux déborder de larmes,--je crois que c'étaient des larmes de joie.

Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre s'était glissé dans le cabinet, et, la main sur le bouton de la porte, il toussait discrètement pour m'avertir de sa présence.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une grande liberté d'esprit.

--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle est revenue... madame, veux-je dire... Ah! monsieur, je suis bien content!