Je la pris par la taille et je voulus la faire asseoir. Elle se releva d'un bond, arracha son chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet, et se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant et me prenant à tout moment la figure entre les deux mains pour me regarder à son aise.

--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien vu, que j'avais envie de te revoir!

Et moi donc! mais je n'osais le lui dire

--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant de l'existence de cet être désagréable.

--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain un air sérieux. Il est allé voir si tout est prêt à l'hôtel.

--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré.

--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué un hôtel avenue d'Eylau, au bout du monde.

Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette nouvelle.

--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu ne demeurerais pas ici; je crois que cela vaut mieux.

Elle me lança un regard; ce regard voulait dire tant de choses que j'en fus saisi. Il y avait là du regret, de la résignation, de la fermeté, de la compassion, et même un grain de mépris, --mais celui-ci n'était pas pour moi. Où ma Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie de dire des choses désagréables à mon gendre, mais cette émotion me laissa froid; je l'avais éprouvée tant de fois déjà!