CCXXXVIII
Denise à Philippe.

29 juillet.

Votre lettre m'a bien troublée... Quel émoi cette demande anticipée a mis dans mon cœur... Hélène, dans ma chambre à cette minute, me disait: «Maman, je crois bien que l'année prochaine mes poupées ne m'amuseront plus... même cette belle-là!» C'était à la fois étrange et cruel de penser à la future union d'une fillette jouant encore à la poupée.

Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discuté, pesé, jugé avec moi votre proposition qui pendant deux jours a été le sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma réponse: j'accepte en principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux raisons: si votre projet réussit, je crois en effet que nous aurons tenté quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il échoue, si votre frère n'aime pas Hélène, si elle n'aime pas votre frère, ils retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant d'autres: au petit bonheur.

Maintenant, parlons de vous. L'épreuve que vous voulez tenter me semble ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une détresse plus grande, alors que votre esprit ne sera plus alimenté par cette vie de la pensée dont vous êtes friand. Réfléchissez encore, mon ami, avant de vous transformer en gentleman-farmer.

Voilà une nouvelle étape franchie; maintenant c'est fini... notre amitié devient grand'mère; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles et intermittents éclats, s'est éteinte; ces jeunes gens nous entraînent à l'oubli de nous; leurs mains délicates nous séparent, nous poussent dans le fossé, leurs lèvres murmurent: «Place à nous.»

Ah! Philippe, quel cœur j'ai aimé en vous! Comme je vous ai deviné bon, grand. Vous ne leur dites pas: «Arrêtez!» à ces jeunes, mais, avec une paternelle tendresse, vous leur préparez la route et débarrassez le chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous oubliez qu'un homme de votre âge peut se créer toute une vie... Ah! mon cher, cher Philippe!

Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement, voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les vôtres? Nous les lirons à Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les vôtres ici, je les parcours, mais c'est un peu énigmatique à relire sans les miennes.

Adieu, mon ami. Grâce à vous, je suis demeurée honnête femme; je me courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprêmes félicités de l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon cœur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite! Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans, parfois rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la mère ne croyait pas si proche.

CCXXXIX
Philippe à Denise.