Bien qu'on fût à peine aux premiers jours de mai, la maison était déjà occupée par des familles amies. Très loin sous les allées de tilleuls, on entendait des rires et des voix jeunes.
Magda abrégea sa visite malgré les instances de madame d'Istres, puis, reprenant sa course à travers les rues tortueuses et mal pavées du village, elle arriva bientôt devant une propriété riveraine de l'Yerres, appartenant à madame Montmaur, et qui faisait face à celle de mademoiselle de Presles.
Le portier l'annonça par trois coups de timbre, juste le temps de traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant à deux vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pièce qui servait à la fois de salon et d'atelier.
Madame Montmaur était veuve. Son caractère autoritaire n'ayant point rencontré de résistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garçon, à l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement élevé par cette mère, petite femme nerveuse, sèche, à la poigne de fer et qui n'admettait pas qu'à vingt-quatre ans il prît son envolée et cessât de lui être soumis et obéissant comme à dix ans, Philippe subissait, ainsi que son père l'avait subie, son autorité despotique.
Magda n'éprouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la rigidité de vie, la médiocrité de bonheur dont avait su se contenter cette femme, à qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui semblaient par antithèse la critique de sa propre vie. Elle se sentait jugée par madame Montmaur, peut-être sévèrement? tout au moins comme une personne originale, indépendante, un peu excentrique et bizarre.
Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette existence toute de politesse entre Philippe et sa mère; il lui semblait que si elle avait eu un fils de cet âge, elle l'eût abreuvé de tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une communion de pensée les liât constamment, tandis que ce grand garçon devenait tout différent de lui-même lorsque sa mère était avec lui.
Avec des yeux bleu foncé pleins de douceur, hérités de son père, Philippe était grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu fort, une bouche bien dessinée, aux lèvres rouges, le teint mat et une peau délicate, lui composaient une tête intéressante, belle d'une beauté énergique nullement démentie par un corps d'athlète aux formes nerveuses et sveltes, impeccables. Ce garçon d'une force herculéenne, avec des muscles souples et résistants comme l'acier, possédait dans ses mouvements un charme particulier de grâce et d'élégance.
Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du moins obstrué, plein de préjugés mesquins. Un soir qu'il dînait seul chez elle, madame Montmaur ayant été subitement indisposée, elle eut la révélation d'un être jusque-là caché et si différent de ce qu'il paraissait, qu'elle l'écouta bouche bée parler littérature, art, politique et morale.
Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions à ses amis, ils la taquinèrent.
—Chère Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rêvé que vous découvriez tout cela en lui, disait Tanis.