On arrivait à la rivière. Philippe détacha le petit canot d'acajou qu'une chaîne de cuivre retenait à un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant approché des bords moussus de la rive où Magda se tenait droite, il lui tendit la main. Elle la prit, enjamba, légère, le bord de la barque et s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisèrent, semblant vouloir fouiller leurs pensées.
Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et tendaient les manches de sa veste. Tous deux étaient tristes, hantés inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau, semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient égrenant, au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puisées.
Magda suivait des yeux ces choses; tout à coup, elle murmura:
—On dirait des pleurs...
Et sans s'apercevoir de la communion de pensées non exprimées qui l'unissait à Philippe dans une étrange intuition de l'instinct, elle ne s'étonna pas qu'il répondît:
—Ah! comme un rien parfois ensanglante le cœur...
Ils étaient arrivés au coude de la rivière qui forme un lac dans la propriété de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique, une liane de pervenches fleuries s'accrocha à l'ombrelle ouverte de la jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait près du bord avec sa rame.
Lorsque Magdeleine fut à terre, il se redressa, agita son chapeau et dit: «Adieu!» Elle inclina lentement la tête et le regarda s'éloigner de la rive.
Ce soir-là, sans apparence d'à propos, Magda interrogea ainsi le Docteur:
—Pourquoi un être inférieur à nous comme nature, comme sentiment, comme pensée, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi supérieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgré le raisonnement, du blâme tacite de cet être à qui nous dénions tout pouvoir non seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre?