—Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai arrangé ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce cela le bonheur? je ne saurais vous le dire.
Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voilées; elle se leva et prenait congé, lorsque Philippe lui dit:
—Avez-vous des courses à faire au village, madame? sinon, vous pourriez traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous?
—J'accepte; vous m'épargnerez ainsi la poussière de la route.
Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le jardin.
Magda s'était senti le cœur oppressé tout à l'heure, pendant cette conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait silencieuse, sans se préoccuper de son compagnon. Cette femme qui la connaissait depuis neuf ans, qui, à toute heure du jour, guettait sa vie en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle méchanceté polie sous ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la fréquentait-elle, alors, si elle la méprisait? Où donc commençait et finissait cette morale du monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la maîtresse de Fugeret, de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle là dedans? Pauvre tante qui avait fermé son cœur après la désillusion d'un premier amour...
—Pouah! fit-elle avec dégoût, involontairement tout haut.
—Qu'avez-vous, madame?
—Rien... pardonnez-moi; j'ai aperçu dans l'herbe un crapaud, et j'ai ces bêtes en horreur...
—Il en faut, paraît-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant; ils me sont désagréables à rencontrer.