Marie-Anne Danans n'était pas heureuse. En l'épousant, son mari avait cru rencontrer en elle la mondaine inapaisée qu'il eût voulu voir s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux la blessèrent; mais la vie manquée, perdue, calomniée de Magda, lui avait été un salutaire exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes, cachant les délicatesses de son âme à son mari qui l'ignorait si étrangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et saine nature.
Elle venait souvent passer des semaines à la Luzière. Son mari l'y entraînait, trouvant un grand plaisir à s'y rencontrer avec ses amis Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et à jouir du repos de cette délicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller prendre l'air de Paris.
Marie-Anne avait sa chambre près de celle de Magdeleine; aussi c'était entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait à Paris, d'interminables causeries.
Le dîner de première arrivée fut joyeux pour tous. Tante Rose avait ordonné un menu succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette bonne chère, ces vins fins, les préparèrent à être brillants. Vers onze heures, lorsqu'ils se furent retirés pour gagner leur Pavillon sous la conduite de Fugeret, madame Danans s'écria:
—Ah! Magda, comme la Marie de l'Écriture, tu as choisi la meilleure part!
—Crois-tu, chérie? Hélas! j'arrive parfois à en douter, et je t'envie et je t'admire, toi qui, dans la déception de ton cœur, as si bien mené ta vie.
—Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate n'aurait pas su attirer et retenir auprès de moi ces êtres fantasques et supérieurs qui t'entourent. Où tu as passé intacte, j'aurais laissé mes ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une âme, un cher petit cœur comme toi. Hélas! dirai-je à mon tour, c'est par cela seulement que je retiens mon Paul. Je l'ai tant aimé avant notre mariage et même après!... J'aurais voulu avoir des enfants... me l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est là notre mission dans la vie. N'as-tu jamais désiré d'enfants, Magdeleine?
—Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophiée, une de ces monstrueuses fleurs comme les orchidées, froide, presque laide, sans parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un edelweiss noir, s'il en pouvait exister.
—Les femmes sont ou mères ou amantes; peut-être, à ton insu, serais-tu une grande amoureuse?
—Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'étoiles.