Elles étaient montées au premier étage et causaient dans la chambre de Magda; celle-ci alla ouvrir la porte fenêtre donnant sur la terrasse. Cette terrasse isolée et qui s'avançait largement sur le jardin était son lieu de prédilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table surmontée d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait là à rêver après le coucher du soleil.

—Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer?

—Si, l'un d'eux m'a bien troublée... Mais nous nous sommes trop écrit. Nous avons fini par dédoubler nos sensations à ce point que je prévoyais les négligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne. Un beau soir, nous nous sommes regardés en riant... Il n'y avait plus entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots fatals: «A quoi bon?» sont sortis en même temps de nos lèvres, et nous sommes restés amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et avions discuté et analysé tous les replis de nos cœurs. Nous gouvernions notre amour, alors que c'était lui qui aurait dû nous gouverner.

—Pauvre toi, pauvre Tanis!

—Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit d'aimer?

—Certes, Magda. Mais les autres?

—Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la maîtresse de Guillaume, et, un peu par traîtrise, beaucoup par envie, ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir à la formule de Governeur: «Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...» Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas de curiosités; mon imagination, très surexcitable, suffit à me donner la perception nette de certaines choses extrêmes, effleurées à peine. Je me suis maintes fois imaginé ce que pourrait être l'amour avec une femme comme moi; j'ai rêvé de tendresses caressantes, d'agenouillements, de prières. Lorsqu'un homme m'a déclaré son amour, je ne sais quelle révolte s'est faite alors en moi; mon idéal, toujours, m'avait transportée plus haut, m'avait plus noblement émue. Je sentais une sourde indignation contre l'amour réel, comme si j'allais tromper avec lui mon rêve... rien que le néant pourtant... Aucun n'a répondu jusqu'ici à mes aspirations... Je repoussais doucement leurs déclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la sincérité naïve, naïvement exprimée. Alors, je me suis raillée moi-même, et eux avec moi; on ne me fait plus de déclarations, d'ailleurs; ces hommes qui m'entourent, qui m'ont aimée, se sont dit: «Rien à faire.» Et nous vivons tranquilles, maintenant, côte à côte.

—Et malgré tout, comme tu restes séduisante, exhalant de ton être moral autant que de ton être physique, un charme indéfinissable, ils sont demeurés tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel prodige ils te sont fidèles en amitié, à ce point que tu les as quand tu veux?

—Ça, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs, comptes-tu pour rien de pouvoir se réunir, discuter, heurter leurs esprits, en faire jaillir des idées et se procurer ainsi un bonheur rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus matériel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque tous ambitionnent? Vois le dîner de ce soir, chacun y trouvait son mets favori, son vin préféré. Tante et moi nous sommes comme deux vieilles gouvernantes occupées à flatter les goûts et les manies de nos maîtres. Demain, je te mènerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une bibliothèque. Fugeret se lève avec le soleil: sa chambre en reçoit les premiers rayons. Tanis, qui se lève à midi, a sa chambre placée au soleil du midi. En commençant les soins par ces menus détails, vois jusqu'où ils peuvent s'étendre! Les fleurs, les cigares qu'ils préfèrent sont dans leur salon; dans leur salle à manger, des en-cas au goût de chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprès d'eux, François, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air inquiet, mal à l'aise. Ma chère, j'en ai cherché le motif pendant vingt-quatre heures et tout à coup cela m'a sauté aux yeux: ses cheveux commencent à blanchir;—il aura bientôt quarante-huit ans,—le jour éclatant des baies du salon le gênait. J'ai donné l'ordre d'entourer le fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores baissés à moitié dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il est radieux! Bref, j'épie leurs moindres désirs, je flatte leurs goûts et leur vanité... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis très sérieuse, pourtant. Cela est le petit côté de leur grande nature... J'ai fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon mari, et il ne m'en a pas moins abandonnée... Et pour qui, grands dieux!

—Pauvre chère! Sais-tu bien que tu as le génie de l'amitié?