Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle était, ce soir-là, vêtue d'une robe en crêpe de Chine bleuâtre toute scintillante de perles d'acier bleuté; cela tombait comme une fine pluie brillante autour d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au cliquetis atténué d'une armure légère. Deux grosses roses jaune pâle, alourdies et embaumées, fléchissaient à sa ceinture.

—Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda?

—Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne; mais comme je suis très lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la permission de ne pas vous accompagner.

Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement s'éloigna.

Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite table était là, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Un tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la porte.

—Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte!

—La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment.

—Quelle idée vous a pris de rentrer?

—Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés puisque vous ne deviez pas venir?

—Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée de votre intention de vouloir me tenir compagnie. Allons, entrez, et lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de Paris.