—Voyons, n'en ai-je pas oublié? Jules Governeur, mon philosophe; Jean Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma chère amie; Barjols, mon député; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant donnons ces lettres au docteur; il les jettera à la poste en allant porter ses dépêches.
Madame Leprince-Mirbel se leva. C'était une femme de trente-six ans, de tournure élégante. Une grâce enveloppante émanait de tous ses gestes; elle possédait une allure aristocratique, un air «grande dame» qui ne s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches aux lignes du plus délicieux contour, elle avait aussi un pied mince et cambré, de belles mains, des mains pâles comme une hostie, aux doigts spirituels, retroussés et longs, qui suggéraient l'envie de les saisir et, à leur seul contact, donnaient la sensation troublante de posséder cette femme.
Tanis, en plaisantant, disait:
—Vos mains sont voluptueuses jusqu'à l'inconvenance.
Ses yeux cernés paraissaient d'autant plus grands que le dessus des paupières, estompé d'une teinte brune, ajoutait une étrange profondeur au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le blanc nacré de l'œil. Ses cheveux blonds, légers, soyeux, abondants et ondés, ressemblaient à une coulée d'or.
Sans être ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes une impression ineffaçable, tant la finesse satinée de sa chair faisait ressortir la délicatesse de ses traits, tant son élégance accusait une science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la fierté exprimée par certains de ses gestes, révélaient la pureté de race et la noblesse d'âme. Elle était harmonieuse et captivante.
Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait mariée au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garçon d'avenir et presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse. Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine d'enthousiasme pour son talent, vécut trois années d'enchantement. Puis, soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait avec une vieille chanteuse qui lançait ses œuvres.
Cette découverte se fit de la manière la plus banale. Magdeleine entra un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son absence, les épreuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les feuillets de musique épars sur la table, afin de juger au piano des changements que le maître apportait à son œuvre, ses regards furent attirés vers un papier ridiculement à la mode et chamarré d'une écriture invraisemblable formée de longs bâtons; machinalement, Magdeleine prit cette lettre; mais dès les premières lignes elle tomba défaillante sur une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses palpitations, les mains tremblantes, et, à moitié folle de chagrin, arriva au bout de l'horrible prose, à la fois emphatique et grivoise, de la vieille cabotine.
Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles sont seules. Cette première crise fut terrible; cette douleur initiale qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs. Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'était réservé le rez-de-chaussée de son hôtel dont elle avait abandonné les autres appartements au jeune ménage.
La pauvre vieille fille fut atterrée qu'on pût tromper son enfant pour une «créature». En plein désarroi, elle ne sut quel conseil donner à sa nièce; celle-ci, la première angoisse apaisée, résolut de lutter. Soutenue par la fièvre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et refoula les mots amers que lui suggérait l'excès de sa douleur. En une divination géniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne montra pas la blessure de son cœur. Elle se fit coquette, tendre, diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grâce provocante était irrésistible.