Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entraîna son mari en Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientôt odieuse, s'accomplissant au milieu des ruines de ses illusions, sans l'enthousiasme de ses pensées, de son âme qu'elle sentait agoniser de la blessure reçue.

Un écœurement la prit d'avoir lutté pour reconquérir quoi, mon Dieu? des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la première ivresse ne revint pas plus pour elle que ne reviennent les prémices en toutes choses. La douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en vain le cœur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser, le stérilisent.

Elle pensait: «En m'abandonnant à mon mari, je l'ai trompé. Sans en avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas perdre les embrassements d'un être que maintenant je méprise, qui n'a rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis ravalée au rôle de «fille». Toutes mes qualités de droiture sont les écueils sur lesquels s'est brisée cette nature vulgaire. Ah! comme je lui en veux d'avoir anéanti ma foi! J'ai cessé de lui plaire parce que j'étais naïve et tendre; il s'est lassé de ma candeur et s'est laissé séduire par les honteuses manœuvres d'une femme flétrie qui a couru le monde, éprise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision nette de la bassesse où j'allais tomber en essayant de reprendre Henri à cette femme odieuse?»

Et il lui fallait péniblement conclure: «C'est qu'au moment où j'ai reçu la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indifférence me prête toutes ses clartés.»

A jamais déçue, humiliée d'avoir subi le joug d'un si déplorable amour, Magdeleine hâta le retour.

Bientôt après leur arrivée à Paris, et malgré les serments faits à sa jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais, sans honte et sans frein, aux amours faciles, à ce point qu'il ne prenait plus la peine de voiler sa conduite à Magdeleine, lui faisant parfois l'injure d'amener dans sa maison, de lui présenter, même, l'objet de sa passion présente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les yeux une fois dessillés, Magdeleine perdit toute illusion: une à une, ses croyances en son mari tombèrent; elle le vit tel qu'il était: un être léger, sans cœur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'à la folie.

Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle constata qu'elle avait perdu la vie de sa nièce en la mariant à Leprince-Mirbel. Restée fille après une douloureuse et pure aventure d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille qu'elle avait coutume de dire: «Mieux vaut être mal mariée que de ne l'être pas.» Maintenant elle se prenait à douter de la vérité de sa formule.

Devant le malheur de Magda, son vieux cœur, qui semblait ne savoir plus souffrir, se mit à saigner de nouveau. Affolée, elle proposa la séparation judiciaire; c'était l'esclandre, la vérité mise sous les yeux de tous.

Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas influencer. Une explication décisive eut lieu entre elle et son mari; il dut s'incliner devant la volonté de cette femme de vingt-trois ans et accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs de rente que Magdeleine avait apportés en dot, et qui permettaient au jeune maître d'attendre le succès, la faisaient libre et indépendante envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde, mais que la séparation n'en existerait pas moins entre eux.

Depuis douze ans que ces événements s'étaient passés, Henry Leprince-Mirbel avait acquis la célébrité, car son talent était réel. Tout en étant des étrangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient à Paris sous le même toit, dans l'hôtel de la rue de Monceau. Ils cachaient au public cette situation douloureuse à laquelle, seuls, les amis intimes étaient initiés. Jamais Leprince-Mirbel ne séjournait à Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel état de surexcitation cérébrale, entouré d'admirateurs de son talent, pour l'exalter et lui donner la réplique.