Or, à Yerres, dans cette vaste propriété de la Luzière, on faisait silence, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris, et cela n'était pas pour satisfaire le besoin de mondanité et de succès bruyants indispensables à sa nature.
Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus délicate, détestait le bruit; cette propriété était donc devenue son séjour favori. Elle avait su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute valeur, et c'était à la campagne qu'elle aimait le plus à s'en voir entourée. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un porte-respect suffisant pour arrêter la médisance.
D'ailleurs, depuis la crise irréparable de sa vie, madame Mirbel s'était peu à peu retirée du monde et professait le plus grand dédain pour les calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle.
Tout d'abord elle s'était attaché à jamais le docteur Fugeret, un savant occupé uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulière qui lui faisait dire plaisamment: «Ma chère Magda, je vous aime d'un amour à la fois paternel et incestueux». Elle riait, tendait son front aux lèvres du vieil ami qui s'était montré pour elle un véritable père, au moment de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de l'année, dans le cœur à cœur d'une intimité délicieuse.
A Yerres, au bord de la rivière qui longe la propriété de la Luzière, on avait construit pour le docteur un véritable laboratoire; il y passait les mois d'été sans interrompre ses travaux. Puis, un à un, attirés par le délaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent se grouper. Le maître incontesté de ce cénacle était Guillaume de Tanis, qu'elle appelait son romancier, son poète, pour lequel elle gardait une sérieuse prédilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le chroniqueur, Danans, l'écrivain plein de souplesse, le psychologue aimé des femmes.
Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient maintenant «doucement», comme elle disait, ayant renoncé à l'espoir de la voir céder à leurs déclarations, et il ne restait de ce passé, entre elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amitié charmante.
Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui étaient devenus nécessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'était créé. Les voir, les entendre, connaître leurs émotions, leurs luttes, leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'élargissait au souffle de leurs génies divers. Elle était, à trente-six ans, la femme forte et fine à laquelle tout homme rêve dans ses jours de défaillance et de doute. Pour ses amis, elle représentait le repos dans une affection intelligente, solide, sûre; le conseil tendre, indulgent et doux, la sœur enfin; mais une sœur coquette un peu, avec des coins d'âme fermés qui les retenaient toujours intrigués et charmés. D'abord légèrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par apaiser leurs susceptibilités; avec un grand art elle sut les faire s'aimer en elle, et ce leur était, maintenant, un plaisir absolu de se retrouver ensemble. Entre ces hommes supérieurs, les conversations prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur causant la joie particulière de hautes pensées remuées, une griserie d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou bien, animés d'une gaieté de collégiens en vacances, ils appliquaient toutes leurs facultés à organiser des parties de lawn-tennis, avec des raquettes, des balles envoyées directement de Londres. Et, les caisses arrivées, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zèle, les déballer eux-mêmes. Aussi, bien souvent, tante Rose s'écriait-elle:
—Vous n'êtes que des enfants!
Mais, pour chacun, la suprême joie consistait à se trouver un moment seul avec Magda. Celui à qui pareille aubaine échéait, soit par hasard soit qu'il l'eût préparée avec un art machiavélique, en profitait pour susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la fît plus sienne qu'elle n'était pour les autres. Cela mettait entre eux une alliance morale et mystérieuse et, comme plus d'une douleur, plus d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme, Magda aimait à s'épancher dans ce tête-à-tête. Ainsi, sans pensée de coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce qu'il fallait pour les retenir.
Elle vivait auprès d'eux et pourtant séparée d'eux, aimée et respectée, avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour, dans une grande défiance de contacts nouveaux, partant calomniée par ceux dont elle ne se laissait pas approcher.