Chacun de ses amis avait pour elle des câlineries, des tendresses, des jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualité hantait leur pensée d'une façon constante. Elle leur avait donné des surnoms qui les caractérisaient: Guillaume de Tanis était Le Maître, Jules Governeur l'Abbé, le docteur Fugeret Le Docteur, Jean Biroy Petite Flamme. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils désignaient, étaient l'expression absolue de son être moral. D'eux tous, elle conservait avec soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions commencées, résumé des pensées effleurées ensemble.

Son désenchantement l'ayant libérée de toute étroite idée de morale, elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses, aimées, respectées de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans scrupule! Une défaillance lui eût semblé permise, à elle qui s'imaginait être hors des lois mesquines du monde, elle, méconnue, trompée, dans le plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beauté, et qui en avait tant souffert!

Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le douloureux réveil provoqué par son mari, elle s'effrayait de l'amour. Douée d'une imagination poétique, une tendresse faite de respect, de vénération, l'aurait peut-être poussée dans les bras de Guillaume; mais il était, lui, un sceptique, un désenchanté; il ne voulait voir dans l'amour autre chose que le rapide échange de deux désirs; il prétendait qu'une amitié forte en découlait. Durant des mois, ce fut, entre eux, une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se dérobait toujours devant l'inflexible droiture de Magda.

Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute apparaît honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore broyé toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que, malgré une attirance certaine, Magda luttait contre son désir, ne prévoyant pas qu'à entreprendre cette lutte, bientôt la lassitude, le hasard, qui sont au fond de toutes choses, anéantiraient en elle la volonté d'aimer.

Elle écrivait à Tanis, au lendemain d'une soirée passée en tête-à-tête avec lui et qui n'avait pas été sans un grand charme pour tous deux:

«Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'étais triste? Hélas! tout simplement parce que je pensais: «L'amour est absent.» Lorsque la femme n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, pour noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le côté douloureux de la faute. Croire que l'amour est uniquement «l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes», c'est se tromper grossièrement. Les grands cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent de sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations diffèrent...

»Mon pauvre ami, quelle triste amitié sera la nôtre! Beaucoup plus qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour s'aiguiser le cœur et souffrir.»

Et, lui, il répondait:

«Ma chère amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec l'exaltation sentimentale. L'amour moderne n'est, à mon sens, qu'un égoïsme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout autrement. Les Romains, nos pères latins, ignoraient notre délire. Nos aînés du XVIIIe siècle ne le connurent pas davantage.

»Puisque vous parlez des poètes, je vous répondrai qu'on n'en cite qu'un, Dante, qui aima avec la frénésie que chantèrent les autres. Mais cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une fois. L'amour sérieux et vrai doit être une affection profonde et sûre, tenace et raisonnable. Voilà un mot qui vous indignera. Ce doit être une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux êtres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au délire n'est qu'une faiblesse.