Des jeunes filles précédaient leurs mères de quelques pas et causaient avec des jeunes gens. Magda pensait que le Devoir, cette convention humaine qui varie selon les contrées et selon les milieux, les saisirait comme elle, un jour, à la gorge, quitte à les étouffer. Les mères les plus tendres, les plus dignes, les plus chastes, les pousseraient dans les bras d'un homme entr'aperçu dans le monde, dont personne ne connaîtrait la nature intime et vraie. Ils prendraient l'un et l'autre l'assiduité de leurs relations pour de l'amour, et sur ces bases fragiles se fonderait une nouvelle famille. Ah, l'âme étrangère qu'on lie à son âme! Pourquoi, comment arrive-t-on à l'accepter? Magda se souvenait d'amies à elle qui, le jour du mariage, la cérémonie terminée, lui murmuraient, dans un affolement de tout l'être: «J'ai peur... j'ai peur... je t'en supplie, ne me quitte pas... ne me laisse pas seule!»
A ces souvenirs, une mélancolie sans nom faisait dissoudre son cœur dans une immense pitié d'elle-même et des autres. Elle se sentait navrée.
Son mari l'attendait sur un banc, près de la chapelle, causant avec Tanis et Fugeret. Il se leva dès qu'il la vit, et, avec un empressement voulu, se dirigea vers elle.
—Bonjour, Magdeleine!—dit-il en lui baisant la main.—Vous êtes ravissante, éblouissante de jeunesse et de beauté, ma chère! Prenez mon bras et montons à l'orgue ensemble. J'ai promis des flots d'harmonie à tante Rose.
—Ne vous donnez pas cette peine, dit-elle en repoussant l'offre de son bras; j'ai appris à marcher sans soutien... Me direz-vous, Henry, le mobile qui vous a conduit jusqu'ici? Je n'imagine pas que vous vous soyez tout à coup passionné pour la campagne ou que ce soit le plaisir de tenir l'orgue de tante Rose qui vous ait amené?
—Et vous avez raison, madame,—interrompit Tanis, qui voulait faire diversion.—Il s'agit d'un splendide voyage. Henry est appelé en Russie et voudrait vous emmener pour vous faire assister à toutes les fêtes qu'on lui réserve, vous présenter à la cour, où il sera reçu, et se parer ainsi de votre gracieuse présence.
—C'est pour cela que vous êtes venu? dit Magda. En vérité, je ne vous comprends plus... mais nous voici arrivés... nous en reparlerons tout à l'heure.
Ils montèrent l'escalier tournant qui conduisait à la tribune. Magda, accablée, s'agenouilla, voilant son visage de ses mains.
Henry s'était mis à l'orgue, et, sous l'inspiration de son incontestable talent, remplissait d'extase tous les cœurs.
Magdeleine songeait. Elle avait aperçu brusquement le profil de Philippe qui, placé contre une colonne, pouvait se tourner à demi sans être remarqué. Son regard enveloppait la jeune femme. Lentement, elle inclina un peu la tête, et lui, après ce salut furtif, il regarda vers l'autel. Elle ne voyait plus que sa nuque émergeant du col; la petite pointe noire des cheveux coupés ras faisait ressortir la blancheur mate de la chair. Elle admirait la forme de cette tête si jeune dont les pensées, sans doute, se reportaient vers celle qu'il aimait et qu'elle craignait d'être malgré sa volonté de n'y pas croire. Son cœur de femme, broyé, dupé, ce n'était pas cela qu'elle se sentait prête à offrir à Philippe, mais tous les sentiments doux et tendres de maternité qui y sommeillaient. Une prière d'affliction éclosait en son âme, expirait sur ses lèvres: