Sa joie tombait tout à coup. Son mari était là! Que s'était-il donc passé pour qu'il vînt la voir? De temps en temps elle oubliait si bien qu'elle était mariée, tant il lui était indifférent...

Leprince-Mirbel aimait assez ces prises de possession, ne fût-ce que pendant quelques heures, comme s'il voulait montrer à tous que lui seul était le maître de la maison. C'était un homme faux et souple; il eût été ravi de découvrir quelques petites infamies dans la vie des autres, pour contrebalancer les siennes et prendre sa revanche.

Magda, ce matin-là, se trouva particulièrement choquée de cette façon d'agir. Peut-être, pour la première fois, regretta-t-elle de n'avoir pas voulu une séparation judiciaire.

Mirbel, devant ses amis et ses relations, prenait une attitude qui horripilait sa femme: au lieu de rester le mari indifférent, profondément égoïste et détaché qu'il était, ayant presque pour elle la haine conjugale, la plus horrible de toutes les haines, il affectait, à ces retours imprévus, de l'enthousiasme pour l'exquise personne qu'il semblait toutes les fois découvrir en elle: il s'extasiait sur sa beauté, sur son charme, et lui faisait littéralement la cour, lui baisant les mains avec extase; enfin, toutes choses qui pussent faire dire aux naïfs, ignorant les dessous douloureux de la vie de Magda:

«Quel étrange malentendu a pu les diviser? madame Mirbel n'est pas juste. De quelle respectueuse tendresse il l'entoure, comme il semble l'admirer et l'aimer! Après tout, il supporte bien des choses que vous, que moi, n'aimerions pas à supporter; c'est décidément une femme un peu fantasque. Mais lui, quel bon enfant, quel grand artiste! On doit beaucoup pardonner aux grands hommes... Ils n'ont pas le cerveau équilibré comme les nôtres.»

Ah! pauvreté de vos cerveaux équilibrés, en effet, vous aveuglant sur les pires souffrances du cœur! Gens rassis et vulgaires, vous êtes les enrégimentés de toutes les banalités et vos cœurs ne battent qu'à l'abri du code; comment pourriez-vous comprendre les êtres pour qui cette sublime parole du Christ renferme toutes les aspirations: «L'homme ne vit pas seulement de pain...»

Sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle éprouvait, il parut douloureux à Magda, ce matin-là, de voir son mari. Ses pensées, si doucement joyeuses tout à l'heure, se congelaient dans sa tête sous le souffle de cette brutale réalité et semblaient y devenir des glaçons. Elle se déprenait de l'existence. Tous ses bons projets pour ce jour s'en allaient à vau-l'eau.

Lentement, elle s'habilla.

Dix heures sonnaient, lorsque, par un effort de volonté sur l'envahissement de ces sensations pénibles, elle se décida à descendre et se dirigea vers la chapelle.

De l'allée solitaire où elle marchait, elle voyait de loin l'avenue des hauts tilleuls peuplés de gens se rendant à la messe.