—Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures, j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon cœur ni pour mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en omnibus, ce n'est que pour lui.
—Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis, qu'en faites-vous? s'écria Fugeret.
—L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne puis lui trouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition, non point cérébrale, celle-là, mais toute de cœur. Je voudrais que la femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité, mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel comme vous autres.
—Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le bandeau symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre alors que vous n'aimerez plus.
—Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends, fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série d'aspirations vers elle.
—Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit Marie-Anne.
—Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon cœur, de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un enfant et j'ai besoin de pleurer...
Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça:
—Pauvre Philippe, comme il aime!