Philippe aimait pour la première fois. Il aimait de cet amour qui grise les hommes d'une ivresse d'âme laissant loin derrière elle la seule sensualité. Son cœur juvénile découvrait d'étranges jouissances dans la contrainte qu'il s'imposait; il chérissait son martyre et s'abreuvait des moindres joies jusqu'à l'enivrement.
Aimer, c'est atteindre un certain degré de folie; l'amour, en dehors du désir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre guère que chez les êtres jeunes. De trente à cinquante ans les hommes ont acquis une expérience qui leur permet de discuter leurs actions. Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent à se ménager une commodité, des avantages moraux; enfin, ils prévoient. Ils se font honneur de cette prévoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs élans de l'amour. Quelle femme ne s'en révolterait, alors que son cœur s'ouvre à cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair éveillée aspire à des sensations violentes?
En amour, pour être excusable des troubles que l'on cause, il faut atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer, souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement; c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit, qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur cœur.
Philippe passait par cette phase magique et le bouleversement qu'elle lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste. Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit le cœur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour les natures simples.
Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est pour les femmes une éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y succombent.
La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-être se fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle, recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un enchantement de l'avoir auprès d'elle.
La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la nuit était calme, et ils jouissaient de l'obscurité reposante.
—Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon cœur de petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement extasiée!
—Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le cœur ne demande qu'un cœur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria, ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme dit Jean-Paul. Un grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme, que je n'y prête aucune attention.
—Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea Magda.