Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait une grande importance à ce qu'on la traitât en fille du monde. Partir pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg, comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir.
Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari.
Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en imposer beaucoup à la galerie.
Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins. Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante, provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.
Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse qui joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de Magda.
Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle. Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une clef qu'il tira de sa poche.
La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda. Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès, écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop souffrante pour l'entreprendre.
Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui, prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis. Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:
—C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre belle chère enfant!
Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut lieu et se termina par d'injurieuses menaces: