—La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes actes.
—Assez, mon fils!
Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte au rebelle.
Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une situation irrémédiable.
Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette première insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour.
Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu; il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation.
Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche, estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la distinction et la délicatesse, entraînerait d'autant moins Philippe à commettre des folies.
Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui viendrait aussi sûrement en aide.
Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à cause de la différence de leur âge.
Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de l'abnégation au cœur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.