Elle se leva et prépara la chaude boisson. Calmée, apaisée, tout son charme d'autrefois s'irradiait d'une grâce de plus: la langoureuse expression d'un cœur souffrant.
Cette soirée s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin, à son réveil, une lettre d'excuses très tendres de Philippe acheva de la consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journée. Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa désertion de la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait d'ailleurs. Magda, malgré ses quarante ans, était encore remplie de séductions. Tandis que la pauvre tourmentée se débattait contre ses doutes, contre ses frémissements avant-coureurs de la souffrance, Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun cœur une si délicate entente de la tendresse. Il s'étonnait même, tenant ce corps souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher à s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas tout simplement aller à cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle fût, n'avait eu le pouvoir de lui faire oublier. La parité de sentiments, de pensée, d'entente, qui était entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait. Alors pourquoi la tromper, pourquoi?
Quelque chose qui n'était pas encore l'indifférence mais qui pourtant n'était plus l'amour s'insinuait en lui. Deux âmes fines comme les leurs étaient seules aptes à sentir cette nuance qui transformait peu à peu leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre, et dans tous ces sentiments étrangement subtils, l'âge de Magda, ces douze ans qui les séparaient, l'opinion du monde sur les unions mal assorties, lentement creusaient un abîme.
Et Philippe, malgré tout, ne pouvait se détacher d'elle. Il s'abandonnait volontairement à des griseries d'amours faciles, croyant ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda; mais chaque fois, il sortait écœuré de ces débauches, avec une grande honte de lui, tout prêt à en faire le cruel aveu à son amie, se sentant si irrémédiablement uni à elle qu'il redevenait fidèle pour un temps.
Puis, peu à peu, un travail occulte reprenait sa pensée; les banalités que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait:
«Ma vie sera perdue, mon avenir sera gâché; plus je retarde la rupture, plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si séduisante, si délicieusement femme et d'un esprit si élevé! Jamais je n'ai rencontré ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une tendresse aussi dévouée... et puis si elle allait en mourir?»
Avec la divination que donnent les souffrances du cœur, madame Leprince-Mirbel comprit l'état d'âme de Philippe. Mais au lieu de s'abandonner à ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis des années elle ne recevait plus qu'à de très longs intervalles la foule de ses relations mondaines; elle annonça qu'elle allait donner une fête et, au grand étonnement de son studieux cénacle, sembla prendre plaisir à l'organiser. Pendant quinze jours, les préparatifs en amusèrent Philippe qui se dépensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait constamment auprès de Magda afin de prendre ses instructions ou lui rendre compte de ses démarches.
Elle vit là une mine à exploiter pour le retenir. Mais ces grands raoûts ayant fini par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des réunions intimes où n'étaient admis que des hommes supérieurs. Ce furent des soirées exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun dépensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies, élégantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces réunions étaient recherchées, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fierté juvénile qui emplit de joie le cœur de celle-ci. Bientôt ses réceptions ne lui suffirent plus, elle les fit précéder d'un dîner. Elle eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit à la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu grec, et fit venir des mets recherchés de chacun de ces pays. Le chef de tante Rose se multiplia et lui fut même disputé.
Un soir, malgré tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir de table; Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquiétude, ayant surpris l'anxiété de Magda, s'approcha d'elle et lui dit:
—Qu'avez-vous? Ce dîner russe a été merveilleux et vous semblez préoccupée, pourtant?