—Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous sans amour, parce que vous êtes de ces êtres d'une intelligence qui domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement s'éteindre et vous laisser désenchantée. Je prévoyais les douleurs de votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui était en vous, à votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'éveiller, non à cause de son mérite transcendant, mais parce qu'il est le mâle jeune, poussé stupidement, peut-être sublimement, par l'instinct, cet imbécile instinct, notre maître à tous, qui fait que nous nous accouplons comme des bêtes et perpétuons ainsi une race abâtardie, décadente, impuissante bientôt, si les grands mouvements sociaux ne viennent y mettre à temps bon ordre. Mais puisque vous voilà dans ce stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tâchez d'accepter la situation sans révolte de tout votre être et prenez une décision. Voulez-vous rompre?

—Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus tout...

—Et lui?

—Lui? Mais il m'aime aussi de toute son âme.

—Alors quoi?

—Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie murée, barrée par mon mariage, par ma réputation que je dois garder intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant m'échappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je me sens jalouse, inquiète, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi qui laisse son cœur et son esprit libres... Alors, j'appréhende l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment pour pouvoir l'accepter.

—Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant, voulez-vous que, très délicatement, je sonde le cœur de Philippe? S'il vous aime toujours comme autrefois, vous n'aurez aucune raison de continuer à souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au moyen de vous guérir, ma chère Princesse! Dans tous les cas, comptez sur mon dévouement absolu.

—Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur, ont-ils comme vous surpris mon secret?

—Non; je suis sûr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moitié au moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-là m'a révélé votre situation vis-à-vis de Philippe. C'est certainement le plus clairvoyant des amours et aussi le plus sérieux, le plus durable. Mon enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront moins, et mettez mon dévouement à toute épreuve.

—Merci, mon ami. Ah! vous m'avez déjà un peu consolée; je me sens moins triste depuis que vous êtes là, moins malheureuse. Prenons le thé, voulez-vous?