Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre gaie, croyante, les larmes aux yeux, le cœur broyé. Parfois, la réponse arrivait telle qu'elle l'avait rêvée, telle qu'elle les aurait voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus faits juvéniles sans saveur pour un esprit de son âge! Bien que Magda y trouvât, à la fin, des formules d'amour, son cœur, son vieux cœur, en demeurait angoissé.
L'expérience de la vie avait détruit, sans qu'elle s'en aperçût, la simplicité de ses sentiments. Être simple, avoir la foi, combien cela était difficile et torturant pour une expérimentée comme elle! Ce détraquement moral, qui peut devenir une séduction pour un esprit mûr, est presque un épouvantail pour un jeune amant.
Il lui fallait donc avoir l'âme double et agir sous le coup de cette dualité que Dante a oubliée dans son enfer: rester calme alors que son cœur succombait d'inquiétude, croire avec enthousiasme ce qui lui semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanité, et tout cela sans fausseté ni mensonge, mais par charité pour Philippe, par pitié pour elle qui s'était dit: «La longue durée de notre amour sera l'excuse de ma faute.»
Elle devait arriver à cette dépravation d'intelligence pour répondre au cœur naïf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument peut-être, qu'il lui donnait à peine la sensation d'être aimée, elle dont le cœur était brûlé et ravagé d'amour.
Enfin, la fêlure fatale se produisit.
Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui précédait sa chambre et lui semblait plus à elle que le salon de réception du rez-de-chaussée. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une atmosphère parfumée; cette solitude augmentait le recueillement de sa pensée tout occupée de Philippe. Chaque voiture qui passait devant l'hôtel faisait battre son cœur; dans le silence de la nuit, elle les entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: «C'est lui!» combien de fois son espérance fut-elle déçue? Le bruit sourd des roues, le martellement du trot des chevaux sur le pavé sonore, emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle s'était levée pour les voir passer, fantômes noirs aux yeux brillants, emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son cœur. Puis, lasse à mourir et revenant s'asseoir sur le canapé bas tout proche de la cheminée, elle s'inquiétait. Pourquoi, lui ayant promis cette soirée, n'était-il pas là? Pourquoi n'avait-il pas téléphoné, envoyé une dépêche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout à coup le thé préparé sur une petite table, un tête-à-tête en argent pareil à celui qu'ils avaient au «logis», et une sensibilité nerveuse la gagnant, elle pleura.
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et poussa une exclamation: «Enfin!» Mais elle retomba atterrée: le docteur Fugeret se trouvait devant elle.
—Ma pauvre amie,—murmura-t-il, confus, en s'approchant—pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette émotion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais ce secret est bien gardé, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez que je l'ai vaillamment dissimulé.
Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tête sur la poitrine de Fugeret et se serra sur son cœur comme pour y puiser la force de réagir.
—Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai été bien heureuse pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi, émanent de moi seule, non de lui. Qu'ai-je à lui reprocher?... rien... rien que des négligences. Peut-être même les a-t-il toujours eues?... mais pendant ces quatre ans j'ai été folle, ivre d'amour; puis tout à coup, devant les années venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai analysé chacun de ses actes par rapport à moi... Ah! c'est le châtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne à mon cerveau, à mon cœur, la sensation bienfaisante d'une âme qui me comprenne mieux que moi-même et me guérisse de moi!... Oui, oui, prenez ma tête entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon cœur aime simplement et il croit, lui!