TROISIÈME PARTIE

Quatre années s'écoulèrent ainsi, inénarrablement bonnes pour Magda. Son entourage, vaguement, devina un élément nouveau dans sa vie; mais comme, avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne ne chercha à découvrir quelles préoccupations nouvelles, parfois, l'assiégeaient.

Pourtant la fièvre d'aimer, l'exaltation où elle vécut pendant ces quatre ans, lentement, tombèrent. Elle avait été jeune autant que Philippe, l'instinct l'ayant poussée et entraînée, un instinct qui, doucement, par la longue et toujours sûre possession, s'effaçait; elle acquérait maintenant le sentiment réel de ce que, fatalement, deviendrait sa vie par rapport à celle de Philippe. Il lui semblait mieux voir la situation. Se reprenant à réfléchir, elle se reprit à souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride, l'effroyable ride dont rien ne la préserverait et qui détacherait d'elle son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille.

Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait une douleur poignante; son esprit torturé lui créait mille chimères. Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'âme, d'une âme inquiète et douloureuse.

La ligne de conduite à suivre lui échappait. Quand il s'agissait de Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande passion n'était pas de la même qualité ni de la même intensité que celle du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son être, elle l'aimait avec toute l'inquiétude du sien. Si, pendant un éloignement de quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu détachée et froide, elle éprouvait l'envie de lui crier une douloureuse réponse.

Quelle torture pour elle de faire, alors, large part à ce certain contraire qui demeure en toute âme humaine! Quel néant quand, le cœur tout vibrant de doutes, il lui fallait écrire une réponse calme, douce, confiante.

Pour arriver à cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les sentiments exprimés devant elle par ses amis, l'exaspération où les mettaient des plaintes semblables à celles qu'elle aurait voulu faire, venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimées, et tout le désenchantement, toute la lassitude qu'ils ressentaient à cette pensée: «Elle ne me croit pas» et leur conclusion: «A quoi bon, alors?» lui revenait à l'esprit.

Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprès d'elle, l'indulgente amie, plutôt que d'encourir les ennuis d'une soirée de récriminations chez leurs maîtresses, et aussi des boutades de Tanis, disant entre deux bouffées de cigare:

—«On devrait faire un plan d'éducation enseignant aux femmes qu'il faut tendre à s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.»