Dehors, le ciel était sombre, sans lune, mais parsemé d'étoiles. Ils marchèrent quelque temps l'un auprès de l'autre avant de trouver une voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit, à la gare, Biroy qui l'attendait au dernier train. Ils gagnèrent rapidement le quai, montèrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas.
Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine regarda défiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la nuit. Elle songeait, délicieusement oppressée, inquiète un peu aussi: était-elle dans la pensée de Philippe ce que Philippe était dans la sienne? Si elle avait eu l'expérience que donne à certaines femmes l'habitude renouvelée d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui était attaché par les liens multiples de la chair et du cœur, de l'esprit et de l'orgueil, de la beauté et de la vanité: un mélange compliqué d'impressions morales et d'impressions sensuelles.
La vie, pour l'un et pour l'autre, en les effleurant de ses rudes coups d'ailes, n'avait pas aigri leurs cœurs, détruit leurs espérances par des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des maîtresses, mais nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son cœur saignât de la rupture ou de l'abandon.
Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rêve; chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque aussi vive pour eux que leurs réunions au logis, le «là-bas» où venait aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons qu'inventait son ami, ne détruisait aucun de ses enthousiasmes par la peur de sa réputation à sauvegarder, s'en remettant à lui pour veiller sur son honneur.
Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole n'était commise. Lorsqu'ils voulaient être seuls, un rendez-vous les réunissait au logis.
Mais bientôt un besoin bizarre les entraîna à commettre des imprudences: vêtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppée d'un grand manteau, le visage dissimulé sous un voile épais, Magda pouvait presque impunément courir tous les théâtres au bras de son ami; on n'eût point reconnu en elle la femme correcte qu'était madame Leprince-Mirbel.
Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dîner drôle, composé de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci d'un menu bien ordonné. Chacun prenait des choses différentes, et c'étaient alors des partages amusants, une vraie dînette coupée de rires, de baisers envoyés du bout des lèvres dans l'espace, par-dessus la table. Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'épanouissait avec des gaietés de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans l'exubérance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver à s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grisée par l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie délicieuse, elle appliquait tous ses soins à la prolonger.
Un soir qu'ils étaient au théâtre, cachés derrière les grillages d'une baignoire, Philippe sortit à un entr'acte pour voir si personne, dans la salle, ne les connaissait. Peu après il revint et dit à Magda que dans une première loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel avec mademoiselle Mercédès.
Ce danger frôlé n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscitée par la vanité offensée de son mari, s'il venait à la découvrir seule avec Philippe, effaçait ses scrupules. Elle sourit, amusée de cette coïncidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche qu'elle prenait enfin.