Grande, mince, sa taille, sa démarche, lui donnaient une allure jeune. Pour augmenter l'éclat de ses yeux, pour tendre sa peau, où quelques rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic. L'expérience lui ayant démontré qu'elle vieillirait plus vite en se livrant à l'inquiétude, elle essaya de la bannir de sa pensée et s'appliqua à n'être ni trop aimante, ni trop dévouée, surtout point exigeante. Elle voulut être calme, malgré les tourments de son cœur, pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dégradait chaque jour son œuvre, elle parvint à rester la séduisante, l'irrésistible Princesse de ses amis.
Fugeret, avec un dévouement de cœur admirable, l'entretenait dans ses idées de défense contre les ravages du temps. Son amitié enthousiaste et vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son amant.
Pourtant, quelque chose était entre eux, Philippe en avait conscience. Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'était un besoin de câlinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant. Magdeleine était le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se passer.
Celle-ci plaçait toute sa dignité, tout l'honneur chancelant de sa vie, dans la durée de son amour. Rien ne la détournait de ce but; elle voulait surtout qu'il restât unique dans le cœur du jeune homme. Son ineffable joie était de se sentir haut placée dans l'âme de son ami. Sur lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une suavité.
Toujours et fatalement, il retournait à elle. Parfois, pourtant, il se révoltait en lui-même contre ce «collage», terme de cruauté brutal et vulgaire qui, seul, dépeint exactement ces situations. Alors, pour secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher cette atmosphère spéciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de l'accoutumance.
Très fine, Magda avait deviné, senti, ces tentatives d'arrachement. Par une volonté puissante, elle cherchait à s'habituer à être mal dans l'âme de Philippe. Elle en était arrivée à cette surexcitation cérébrale qui enfante des chimères et combat la réelle souffrance.
Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: «Que pour le proufit des hommes il est souvent besoing de les piper.» Elle ne montra plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux choque et blesse celui qui l'a fait naître. Avec une coquetterie voulue qui la rendait charmante, elle simulait des scènes de jalousie à faux et lorsque, flatté, Philippe souriait de cette inquiétude qui n'entravait pas sa liberté, Magda se laissait persuader de l'innocence de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait à la convaincre.
Une grande sagesse l'induisait à s'attendre aux désillusionnants accueils qu'il pourrait faire à toutes les joies qu'elle lui préparait. Depuis la robe dont elle se vêtait parce qu'il en avait aimé la nuance, jusqu'à l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la délicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout lui était matière à le combler de soins et d'amour.
Lorsque, anxieuse, elle l'attendait à dîner, elle pensait:
«Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et regrettera de n'être pas ici ou là, ailleurs, assurément.»