Certains soirs où, chez Magdeleine, restés seuls dans le salon, ils causaient, les pieds sur les chenets, échangeant leurs pensées dans l'intimité du tête-à-tête, enveloppés d'une même alanguissante et parfaite entente d'esprit et de cœur, et qu'il leur eût été infiniment doux de prolonger ces heures jusqu'à l'éclosion de tendresses inconsciemment convoitées, il fallait cependant que Philippe s'éloignât, emportant le trouble d'un désir éveillé par Magda et qu'il allait peut-être reporter à une autre.

Qu'importe demain? L'heure ajournée pourrait-elle reparaître telle qu'ils la laissaient? Demain?... hélas... les sensations se dissipent, s'effacent, se perdent et ne renaissent jamais semblables. Qu'importe l'an, le mois, le jour, l'heure? C'est la minute, l'unique minute, celle qui détient le bonheur, qu'il faut savoir vivre, qu'il faut avoir le courage de saisir, où qu'elle se présente, en dût-on mourir.

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Insensiblement, Philippe s'était donc laissé entraîner; la pensée que Magda, seule, possédait son cœur, calmait ses remords. D'abord, il avait passé des heures charmantes avec des femmes de rencontre, puis peu à peu il s'était lassé de leur ignorance, de leur sottise ou de leur cabotinisme, des prétentions et de la vanité de celles d'entre elles qui étaient instruites ou intelligentes. Il cherchait autre chose, s'écœurait des sourires qui se paient et revenait toujours à Magdeleine, un peu navré et honteux de constater que sa vieille maîtresse, dont il ne pouvait s'empêcher de se sentir las de temps en temps, restait malgré tout la dispensatrice de cette rare et merveilleuse plénitude de sensations: l'ivresse des sens jointe à l'ivresse de l'âme.

En toute sincérité il lui disait:

—Vous êtes en moi comme mon sang; rien ne peut m'arracher de vous.

Magda, victime de son inextinguible tendresse, fut longtemps sans découvrir le grand détachement d'elle qui s'opérait en Philippe. Aveuglée par sa foi, sans se défier de lui, à l'exemple des mères elle voyait mal ces transformations morales, et ne s'apercevait pas que son amour, qui, pendant un temps, avait garanti de toute corruption l'âme du jeune homme, devenait impuissant à le détourner des curiosités inhérentes à son âge, curiosités d'abord insatisfaites ou endormies, dont elle avait retardé l'éclosion. Mais l'enfant s'était fait homme, et, de cet esprit pur, occupé seulement de son amour et de son art, surgissait tout à coup l'être repris par la vie, ramené à ses égoïsmes, au souci de son avenir, ambitieux de fortune et d'honneurs, préoccupations qui, lentement, tuent toutes les probités, tous les élans généreux.

Il était devenu celui dont le cœur demande plus qu'un cœur et ses désirs se multipliaient. La pauvre femme commençait à cruellement souffrir. L'idée d'un partage possible la faisait tressaillir de dégoût, elle n'y voulait pas croire, elle n'y croyait pas; et pourtant Philippe lui échappait. Elle se persuada, alors, qu'il n'était occupé que de son avenir, de son travail, et se fit ambitieuse pour lui, attirant chez elle les maîtres peintres, les choyant, s'intéressant à leurs œuvres. Avec un soin infatigable, une préoccupation constante du bonheur de son amant, avec une finesse, une intelligence, un génie maternels, elle le poussa à l'étude. Elle fit faire discrètement et par les pairs de Philippe, du bruit autour de son nom, préparant ainsi sa célébrité. Parfois, il venait lui redire tel propos tenu à son sujet par tel chef d'école, et Magda y retrouvait l'expression de la pensée suscitée par elle. Avec une ruse charmante, elle s'extasiait, ravie vraiment de sentir son amour servir de marchepied à Philippe pour son avenir.

Il exposa, il vendit même. En dehors de son talent très réel, il fut bien lancé. Le public s'accoutuma à son nom, et bientôt il se vit classé parmi les jeunes «arrivés», à la suite d'un Salon où il avait présenté un très beau portrait de sa mère.