Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical, comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société Félix [1], ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait, le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais) qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais j'avais quelque chose contre mondit cousin.
Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme, habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement désagréable.
J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau, me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant, il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait trop fou. Laisser passer la remarque avec un Hein, vous trouvez? trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie diabolique.
Si de ce petit exemple de mon chapeau,—c'est chose étonnante, pour le dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,—vous n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté; mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité des proverbes, que Ingenuas didicisse féliciter artes, etc. Mieux vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs, il savait très-peu de latin.
Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet, parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille, de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous étiez toujours désarmé.
Il y a trois ans environ,—je dois être ménager avec les années, car je suis encore si jeune,—que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14 juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg, puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera, nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon cousin Nurks appartenait à cette classe de gens.
Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai Boerhave,—je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap, des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois.
Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave (qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait) du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager son cœur sur le gros et ennuyeux pareil, un oncle d'un des convives, qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre, et un insupportable long vieillard, cousin germain d'une autre des personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem.