Fi! il nomme le tigre monsieur et la lionne madame. Il raconte des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les captifs.
Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez contempler les beautés du Rapenburg et de la Breestraat[1], par une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle, sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts.
Mais une ménagerie!
O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIXe siècle de notre ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom, mais vous l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous, seigneurs de la création! faites-vous valoir dans le règne animal; faites-vous valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots et cornes. Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre gré: posez votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre fardeau sur la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille de l'onagre; lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de sa fourrure une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme César, et attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe. C'est bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne torturez pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de cellule, pas d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de ménagerie! C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut un jeu, faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins la générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables. Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par consomption.
[1] Voir Scènes de la Vie hollandaise, p. 147.