Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?—Voyez-vous, là, cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux, deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond! Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements.

À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou court et ridé; un instant,—et c'en sera fait, il le déchirera en morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi, la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa victoire et fier de sa royauté.

Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux, le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite... Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent. Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté. Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une malle de voyage?—Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents, pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule. Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron, Néron!—Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes. Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de défense. Cela lui ferait mal. Avez-vous encore vos illusions? Le lion a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue? Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:

Laissez-le venir s'il peut?

Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent? Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté. Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille: on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène.

Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées, ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb, ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus! Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!» À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la nature, ils sont beaucoup moins bêtes.

—Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent! Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois. Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers d'État.—Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau. Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le rire de l'hyène, il y a du pectus quod disertos facit. Ne croyez pas qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé.

Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert! Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements, hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les invités!

Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace.

Sire! ce n'est pas bien,
Sur le lion mourant vous lâchez votre chien.