Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées, avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles, d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me demanda avec impatience:

—Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé?

Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour mériter toutes les médailles de la société Tot nut van Algemeen[3], si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême, et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine, il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A quiconque ne trouvait pas la première surprenante et la seconde à mourir de rire, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant sur le point sensible des favoris et des cravates en corde.

Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante:

Fleu—ve du Ta—ge, etc.

—Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir de la vanité.

La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks.

—Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile.

Il était ainsi.

On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale.