—Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux.
Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré.
Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà dépassée.
Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés, remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire apprécier aussi son talent.
—Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks.
—Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant.
—Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que vous n'êtes pas très-musicien.
Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête très-significatif, n'a pas de méthode; ou le tact de distinguer la musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales, on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches. Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain. Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen, qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables.
Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense, je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter. Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux Armes d'Amsterdam; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande après;—comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse, naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;—comment il regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop, et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle était assise;—comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas. Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les noms de douteur et de pur drap.
Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la Cloche, le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la connaissance.