«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits. Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise, devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté; l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable. Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»

Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger, au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.

En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:

«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des écureuils et des souris blanches qui doivent bien tourner. Je me livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis aussi un martyr.»

Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux. Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine: lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles, de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.

À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion. Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération, mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre fête des bacchantes, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve vous méprisez trop les kermesses.

La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter, mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules. Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les hangars de la petite auberge: le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver, ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette; ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des anneaux d'or à un cent[1] la pièce, toutes avec une amande cassante entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le commencement.

Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques, et exécutent une danse pour quatre dutes:

Connaissez pas trois Écossaises?
Ne pouvez-vous donc pas danser?

et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin en raclant derrière le chevalet.