Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse; mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais. C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains, de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité, vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste, comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?» «Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?—Pas davantage; mais la blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela. Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens philosophique ou poétique.

Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à rendre heureux les hommes à bonne conscience.—Pour d'autres, oui, dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du plaisir; avoir un sac plein de chiques,—plaisir; faire une promenade en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller au lit,—plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux, on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent, est un plaisir, une véritable joie, une jouissance—ou si tout n'est qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,—je le sais, mon cher ami,—tout à coup trop grand pour une terre qu'il ne connaît pas, trop délicat dans ses sentiments, pour des plaisirs dont il ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de sens, et rimées, où il fait profession de mépriser la matière, et sur les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face; et toutes sortes de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là, la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort. Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de kermesse.

Votre affectionné,

HILDEBRAND.

1839.

[1] Monnaie qui forme la centième partie du florin, et équivaut environ à deux centimes.


[VIII]

LES AMIS ÉLOIGNÉS