Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand, par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille, situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle, et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et confidents.

Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve? Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère bien-aimée!


Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays: c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs, grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre. Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance, Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation, catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme, en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer, par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans auparavant dans son album:

Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,
Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;
Mettons mon nom tout seul à cette place à part,
Il te rappellera notre sainte amitié.

À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que j'habitais, qu'il nommait le paradis de sa jeunesse, et il s'empressa de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant deux jours.


Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment. Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous, si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité, lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons étouffées par couardise.

Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même. Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous remettre mutuellement sous les yeux le tempus actum; comme nous ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment? et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.

Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences, et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos sentiments, et que nous étions restés les mêmes.