Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé. La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous savourons le baume et le goût exquis de notre amour.


Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir. Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux, des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois: ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,—et quelle désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive aviné.

S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.

Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!


[IX]

L'HIVER À LA CAMPAGNE.

Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité. Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours; des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude saison;—oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit, jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, ils ne peuvent plus sortir, ils ne peuvent plus compter sur le temps; ils n'osent pas sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce temps est pire qu'un froid fixe, et qu'ils désireraient un petit feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver est formellement commencé.