Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même! combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage, on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver! Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du ciel, de la terre et du foyer,—comparer le scintillement de la neige blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur! Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?

Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir être sans glace. J aime l'hiver,—je sens que l'hiver m'est nécessaire; j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau m'est chère, l'eau limpide et vivante!—Quelles émotions elle éveille en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,—comme je l'aime tendrement!

Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les mers et tous les fleuves.

Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses; tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux. Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.

Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit, grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend. Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!

J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle. Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;—tout est fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté! se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante; comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau. Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage; c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.

Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein; lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors, magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie volupté.

Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours, j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas! qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que

Le cadavre difforme d'une beauté morte.

Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau fausse, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente; elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est, un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est une sentence terrible de condamnation: la glace est un hybride. Je voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture, sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe.