[1] Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville, d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.
[XIII]
UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.
Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente, comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid. Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête; c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture, une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les sacs de nos grand'mères.
Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.
Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est nécessaire pour parler en société des plus beaux de tous, fermement résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement; pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert; ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du petit tableau devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.
Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres, des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux. Voici quelques numéros de mon catalogue:
n° 1. Un maître de dessin contemplant son œuvre. C'est un nomme court et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi, et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote noire, grasse et usée, et d'un pantalon décent. Une cravate en forme de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches, qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il s'appelle Egide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui? Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux martyrs de l'art qui ont été méconnus et dont les dons brillants ne sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie, il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la grande Histoire des peintres, mais personne ne prend garde à lui. Il croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.