Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches, trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien; ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le lieu de repos de ceux qui leur sont chers;—c'est une idée du fossoyeur qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.
J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que vous êtes poussière et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie, d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément, les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement. Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens, ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles; le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction pour tous les besoins.
De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, magna funera. Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt. Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps, n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais qu'en inscrivant sur le drap funèbre: Pour les pauvres. C'est bien dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!
J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois, en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage, aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt. Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc pas si austèrement raisonnable,—soyez naturel, soyez simple, soyez humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous! je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un seul coup!
Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église; mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,—une jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne; mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,—on le cache. Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière. Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une triste cérémonie; mais que ce fût lui que j'eusse vu enterrer, lui que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits, lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce sombre caveau,—je ne pouvais y croire!
Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la lui montrer et sans lui dire:—Là repose un de mes amis; c'était le meilleur des hommes!
Je finis comme j'ai commencé;—Mes amis, on nous enterrera tous! Oh! puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre, jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!