[V]
LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.
Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses désagréments.
—Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous n'avançons pas.
—C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la décoration de la campagne de dix jours[1], je le connais bien. Voilà là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.
—Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.
—Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle nous recevra cordialement.
—J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a assez d'une fois.
—Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée, par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, qui parle si bien et rit si gracieusement...