La porte s'ouvrit. Gerrit regarda avidement. Ce ne fut pas une belle jeune fille qui entra, mais un jeune homme qui, de son avis seul, eût pu être dit une beauté, s'il eût été fille. C'était un de ces beaux hommes, dont les jeunes gens sont peut-être beaucoup plus jaloux que les jeunes filles n'en sont éprises. Une chevelure noire, soyeuse, bouclée, un front d'une parfaite blancheur, un teint des plus délicats, des yeux vifs et brillants et de coquets favoris, tel était son lot. Il n'y avait dans les traits de cet homme ni énergie, ni majesté, ni même quelque passion, et moins encore dans son attitude qui avait le laisser-aller langoureux d'un Adonis. C'était monsieur Hateling, un jeune homme de bonne maison, qui demeurait en quartier et étudiait le commerce dans l'un des principaux comptoirs de Rotterdam. Ce jeune homme était parfaitement à sa place, soit derrière un pupitre, soit à un dîner; c'est-à-dire qu'il savait bien aligner des chiffres et bien babiller. Il ne péchait pas par excès d'esprit ni de goût, mais il ne lisait jamais de hollandais, circonstance qui donne toujours une haute opinion de tous deux. Il plaisantait sur tout ce qui se nomme étude ou, comme il le disait, prend l'essor dans les nues. Du reste, comme sa position de célibataire faisait qu'il aimait beaucoup dîner dehors, il avait pris le bon chemin pour être souvent invité, il possédait à fond la routine du métier et connaissait parfaitement tout ce qu'il avait à faire pour plaire en pareille circonstance.

Tandis que ce Narcisse était encore occupé à faire son compliment, entra, avec beaucoup de fracas et la figure haute en couleur, une dame de vingt-cinq à vingt-six ans, qui portait une robe noire pour montrer qu'elle était affligée, et était très-décolletée pour montrer qu'elle n'avait pas abdiqué tout désir de plaire. Elle n'était ni jolie, ni laide, très-blonde et très-affairée. C'était madame Stork, la jeune veuve d'un mari mort de consomption. Monsieur et madame Witse avaient fait sa connaissance depuis peu; aussi fit-elle à Monsieur et à la chère madame le compliment le plus cordial, le plus charmant, le plus affectueux. Elle fut présentée aux Van Hoel et, à cette occasion, s'empressa de demander, avec un ravissant sourire et en laissant voir ses belles dents, s'ils étaient de la famille de madame Van Hoel d'Utrecht, qu'elle avait le plaisir de connaître et qui était une femme délicieuse. Puis elle se tourna de nouveau vers messieurs Witse, tourmenta le père et dit au fils toutes sortes de galanteries avec le laisser-aller d'une femme mariée et la coquetterie d'une femme qui ne l'est pas. A peine cette dame avait-elle fini de saluer les convives présents que la porte s'ouvrit de nouveau, madame Vernooy entra suivie de Clara Donze.

Le cœur de Gerrit tressaillit; il pâlit, puis rougit très-fort; car c'était elle, la charmante jeune fille de la Gueldre, la dame de ses pensées!

Monsieur Vernooy apparut derrière ces dames, fit, dès le seuil de la porte, un bonasse hochement de tête à l'adresse de Gerrit, et, avec un sourire plus bonasse encore, serra la main du jeune homme en s'écriant:

—De tout cœur, de tout cœur, mon brave! Vous voilà donc candidat; n'est-ce pas ainsi que cela s'appelle?

—Et sans doute avec tous les grades? demanda madame Vernooy en souriant avec affabilité.

—Oui, dit madame Witse, en redressant la tête avec bonheur; nous n'avions pas d'inquiétude quant à cela, mais il ne voulait pas l'écrire. Eh bien, c'est un beau garçon, n'est-ce pas? Notre petit Gerrit nous donne bien du plaisir.

Le petit Gerrit qui pendant ce colloque faisait une figure passablement niaise, ne grandit pas dans l'estime de Clara à qui du reste il n'avait pas déplu quant à l'extérieur; bien plus il lui semblait si bien qu'elle en était intérieurement mécontente. Non, pensa-t-elle, ne reculons pas! Qu'il ait bon air cela ne prouve rien contre sa pédanterie. Ce doit être un pédant!

Gerrit l'avait saluée très-poliment, et les dames s'empressèrent autour de la jeune étrangère. La mère du jeune homme parut très-curieuse de savoir comment se portait sa famille en Gueldre, bien qu'aucun de ceux qui étaient là ne sût si elle avait ou non père et mère, frères et sœurs. Clara répondit à tout avec assurance et le sourire sur les lèvres.

Gerrit ne pouvait détourner d'elle son regard. Qu'elle était belle vue de près! Comme ses formes étaient délicates! comme la blancheur de son cou était transparente! comme les contours de son visage et les lignes de sa taille étaient purs!