Après ces cérémonies préliminaires, la conversation devint par degrés plus animée, plus haute et plus vive.

Madame Stork assaillit Gerrit par une dissertation très-enthousiaste sur toutes sortes de livres; sur le Corsaire de lord Byron; la Notre-Dame de Victor Hugo, les Mémoires de Walter Scott, le Jocelyn de Lamartine, le Maltravers de Bulwer, et une foule d'autres romans et nouvelles moins connus, et que Gerrit n'avait jamais entendu nommer. L'un faisait ses délices, l'autre était le favori de feu monsieur Stork. Elle avait lu celui-ci la nuit, celui-là pendant ses visites de noces avec Stork; elle en avait emporté un autre à la promenade; elle avait prêté un tel à une amie, elle voulait absolument prêter tel autre à Gerrit lui-même; elle désirait savoir l'opinion de Gerrit sur celui-ci, elle ne voulait nullement connaître son avis sur celui-là, parce qu'elle n'en pouvait entendre dire le moindre mal; elle avait pour celui-ci une très-vive sympathie, et celui-là, disait-elle, en baissant les yeux et avec un profond soupir, celui-là renfermait tant de choses, qui se rapportaient à sa propre position!...

De l'autre côté du jeune homme, le bon Vernooy s'extasiait sur la science et la lecture de Gerrit, que mettaient en lumière ses réponses à l'avalanche de paroles que faisait pleuvoir sans interruption la langue agile de madame Stork; à tout instant il témoignait à voix basse à madame Van Hoel, son admiration pour ce jeune homme distingué, sans que cela lui fit perdre beaucoup dans l'estime de cette dame, qui promenait son regard avec une inexprimable majesté, sur une société dont elle était, à son sens, le plus grand ornement. Lorsque Gerrit levait les yeux, il apercevait le beau Hateling qui, avec le plus doux sourire épanoui entre ses favoris bien peignés, causait très-gaiement avec la belle Clara, et mettait en œuvre en l'honneur de celle-ci toute son urbanité et toute sa galanterie. Madame Witse jetait un bienveillant regard sur Hateling, qui était très-avant dans ses bonnes grâces, puis reportait les yeux sur Gerrit, auquel elle faisait un signe de tête, comme pour lui demander s'il ne se trouvait pas extraordinairement bien placé; puis comme sa voix ne pouvait aller jusqu'à son fils et qu'elle ne pouvait réaliser directement sa demande, elle se mit à raconter à Hateling et à Clara, qu'elle n'avait pu mieux traiter Gerrit, qu'en le plaçant près de madame Stork, qui était une savante, «c'est-à-dire, non pas une savante proprement dite, car elle était charmante, mais une savante sans qu'on s'en aperçût, qui savait toutes les langues, avait beaucoup vu, et était extraordinairement intéressante.» Ensuite elle plaisantait un peu avec Wagesteert sur la perversité des hommes, et prenait à témoin madame Van Hoel, qui, elle aussi, «les trouvait tous très-mauvais.» Pendant ce temps, madame Vernooy débitait sur le compte de Clara autant de bien, qu'elle en avait jamais entendu sur Gerrit de la bouche du papa Witse, et ce dernier n'était pas indifférent au charmant visage de la jeune personne. Monsieur Van Hoel, avec une physionomie sceptique et pleine d'ironie, observait madame Stock, et, dans son orgueil de négociant, estimait très-bas ce babil dénué de sens; de temps en temps il adressait à Witse et à Vernooy, une sententieuse parole, déclarait qu'il avait une foule de reproches à adresser au gouvernement et au conseil communal, et s'apitoyait sur le monde qui n'y voyait pas assez clair «pour choisir des hommes expérimentes et habiles qui se donneraient volontiers la peine de remettre tout sur pied.»

Le dessert fut servi, et madame Witse fit changer les bouteilles avec un certain apparat.

Monsieur Vernooy, dans la bonté de son cœur, comprenait parfaitement qu'on devait porter un toast au jeune candidat, mais il n'était pas homme à proposer des toasts. Il est vrai qu'il était vraisemblablement le plus âgé de la société, mais il pensait que cet honneur revenait à monsieur Van Hoel, qui jouissait d'une haute considération, et qui d'ailleurs, songeait-il encore, s'acquitterait de cette tache beaucoup mieux que lui. Monsieur Van Hoel, cet homme si considérable, était très-certainement du même avis, mais il ne se sentait pas la moindre envie ou disposition à s'acquitter de la chose; et bien que la pensée du toast que nécessitait la circonstance se fût aussi présentée à l'esprit de Wagesteert, il l'écarta sous prétexte «qu'il ne portait jamais de toasts, et regardait cela comme une insigne folie,» ce à quoi s'ajoutait l'impossibilité où il se trouvait de remplir cette tâche. Il en était de ceci comme de sa singularité prise dans son ensemble, singularité qui à bien des points de vue, n'était que le pis aller de ses efforts malheureux pour agir avec quelque grâce et quelque succès comme les autres hommes. La timidité et la maladresse, d'un commun accord et comme deux sœurs, s'étaient alliées pour faire de lui un violateur des formes reçues, un railleur de toutes les convenances. Ainsi un cheval effrayé prend le mors aux dents, brise le frein qui le contient et met la voiture en pièces.

Le dessert fut servi, et personne ne portait le toast. Vernooy était de plus en plus mal à l'aise. Il trouvait impoli et inconvenant de ne pas le proposer, mais quand il songeait à s'en charger, il lui prenait une sueur froide. Deux ou trois fois, il porta la main à son verre pour le lever solennellement, mais chaque fois il le laissa en repos; deux fois même il le leva en effet, mais il hésita et dissimula son dessein réel, sous le prétexte d'adresser à madame Van Hoel une insignifiante remarque sur la couleur du vin et sur l'agrément des verres taillés. Cependant la situation devenait de plus en plus critique. Maman Witse, toute rouge, se mit à promener sur les convives des yeux inquiets, et elle faisait de temps en temps de petites pauses dans sa conversation. Plusieurs verres étaient déjà vides, et toutes les bouteilles étaient entamées. Il le fallait enfin. Vernooy fit de son mieux et le visage pâle, le front humble, les lèvres tremblantes, il dit:—Mes amis, il faut remplir les verres! Bien que, sur la fin du repas, la conversation eût eu de grandes lacunes pendant lesquelles on entendait les couteaux à dessert faire leur œuvre, le moment où le bon Vernooy fit cette invitation était des plus mal choisis, car Wagesteert venait justement de prendre une pomme et commençait à tourmenter comme toujours les mangeuses de pommes.

Le brave homme feignit de s'être parlé à lui-même, et considéra avec une grande attention les dessins de la nappe. Un instant après, il reprit courage:—Mes amis! dit-il.

—Je crois que monsieur Vernooy veut dire quelque chose, dit madame Witse, en se penchant sur la table, jusqu'à ce qu'elle pût le voir; n'est-ce pas, Vernooy?

—Oui, Keetjen[4], dit l'excellent homme, je voulais proposer de boire un verre à la santé de Gênât, pour le féliciter encore une fois de ce qu'il est devenu candidat. Je n'ai pas d'enfants, mais je prends part au bonheur de mes amis qui en ont et qui en retirent de la satisfaction. J'aime Gerrit, et j'ose dire qu'il en est de même de tous ceux qui sont ici. Ainsi, Gerrit, à vous de tout cœur, mon brave!

—Gerrit! Gerrit! Gerrit! monsieur Witse! entendit-on sur tous les tons et de tous les points de la table; les verres furent levés à la hauteur du nez, puis vidés jusqu'au fond.