[V]
Amour et souffrance du docteur.
Deux ans après, le jeune homme que nous venons de laisser candidat en médecine, était occupé à déjeuner dans une certaine ville de la Gueldre... La chambre dont il avait fait choix était encore disposée autant que possible sur le pied d'une chambre d'étudiant. Le vénérable portrait du grand Hufeland qui, à Leyde, était attaché à la tapisserie par deux épingles, avait, il est vrai, reçu depuis lors un cadre sévère; mais l'homme écorché, si cher aux médecins, faisait pendant, ici comme là, à ce tableau où l'on voit l'Apollon du Belvédère transformé, par une douce transition, en grenouille.
Mais où était le portrait de femme qui ressemblait d'une si frappante manière à Clara Douze? Longtemps encore il l'avait eu sous les yeux à Leyde, mais comme l'ami du cabinet des sueurs, qui était dans le secret, le tourmentait au sujet de la belle au pigeon blanc et qu'à cette occasion certains souvenirs de Rotterdam lui faisaient monter la rougeur au front, peu à peu le portrait en question avait été relégué dans la chambre de derrière, sans cesser toutefois, même dans ce dernier lieu, de lui faire parfois affluer le sang au visage.
Deux années s'écoulèrent; Gerrit devint plus vieux et à ce qu'il crut plus sage. Il vit beaucoup d'autres jeunes filles, et il ne lui manqua pas de petites amourettes d'un jour, d'une semaine ou d'un mois. La belle Clara passa à l'arrière-plan. Elle ne vint plus à Rotterdam. Elle rendait rarement visite à monsieur et madame Vernooy. Son nom était rarement prononcé. Le portrait alla rejoindre d'autres dessins au fond d'un portefeuille.
Cependant le jour où nous retrouvons le docteur à son déjeuner, nous trouvons aussi le souvenir de la charmante jeune fille réveillé en lui. Sous ses yeux est déployée une lettre de l'ami du cabinet des sueurs qui lui annonce qu'il a attendri le cœur du colonel et, en dépit de ses formidables moustaches, épousé sa jolie fille. Il ne pouvait s'empêcher d'ajouter que les préventions du vieux guerrier contre sa personne, vues de plus près, n'étaient pas aussi fortes qu'il se l'était imaginé d'abord.
—Lui aussi déjà marié! murmura Gerrit. Qu'a besoin d'une femme un avocat qui cherche encore sa première cause? Mais moi qui suis un médecin à la recherche d'une clientèle, je devrais être marié depuis longtemps déjà... Quel est le médecin qui ait une clientèle sérieuse tant qu'il n'a pas une femme?
Une clientèle sérieuse! Il n'avait, pour ainsi dire, aucune clientèle, mais en revanche d'autant plus de collègues. (La veille encore était arrivé de l'université d'Utrecht un jeune docteur récemment promu.) Il n'avait pas de clientèle, mais d'autant plus de temps, qu'il ne pouvait cependant consacrer à ses livres favoris. Ne fallait-il pas qu'on le vît dans les rues comme s'il avait quelque chose à faire? Ne lui fallait-il pas être poli et faire des visites comme si rien ne lui eût été plus agréable? de même qu'il lui fallait payer sa patente, absolument comme s'il pouvait la mériter par un exercice réel de son art.
C'était un bonheur pour Gerrit de songer au mariage. Beaucoup de jeunes médecins tombent sous le coup du désolant dilemme que voici: il leur faut une femme pour avoir de la clientèle, et il leur faut une clientèle pour obtenir une femme. Mais Gerrit avait de la fortune. Monsieur le notaire avait passé assez d'actes en sa vie pour permettre à son fils de procéder à l'acte de mariage auquel il aspirait, son choix tombât-il sur une jeune fille qui ne lui apporterait en dot rien que sa vertu et sa beauté. Clara Donze avait-elle quelque chose de plus? Clara Donze était-elle déjà mariée? Il n'en savait rien. Mais pourquoi songeait-il de nouveau à Clara Donze?
Neuf heures sonnèrent. Gerrit s'habilla et se rendit à l'hôpital militaire, où, à défaut de clientèle personnelle, il regardait comme un heureux privilège le droit d'assister à la visite des malades par le chirurgien major. De là il se rendit chez quelques malades perdus dans des bouges et d'étroites ruelles, malades qu'un vieux collègue avait complaisamment confiés à ses soins. Il écouta avec une extrême patience les plaintes de chacun d'eux sur les tintements, les étourdissements, les faiblesses dans la tête, les étouffements dans la gorge, les points de côté, les tournoiements de cœur, l'eau qui passe sur ce même cœur, la bile, les obstructions et mille autres choses sans compter les vers, les rhumatismes volants et les humeurs figées.