—Bien, ma fille! montrez-moi le chemin du pavillon; je suis un vieil ami de Monsieur, et je voudrais le surprendre.

—Ne dois-je pas annoncer d'abord que Monsieur est là? demanda Jeannette.

—Pas le moins du monde, mon enfant, allez en avant, je vous prie.

Le jardin consistait en une longue et étroite bande de terrain qui longeait l'eau sur les bords de laquelle monsieur Bruis avait tout récemment repris haleine pendant quelques instants. Ce jardin où tout était affreusement vert n'avait que des sentiers très-étroits et bordés des deux côtés de fraisiers. Quiconque y pénétrait s'étonnait à juste titre de ce qu'il fût possible d'entasser sur un si petit espace autant de pommiers, de poiriers et de groseillers, et était continuellement obligé de se courber sous les rameaux des uns et de se ranger à côté des autres. En un mot c'était ce que les citadins qualifient avec admiration de fertile bout de terrain et dont ils retireraient incroyablement de satisfaction, si les gens de la campagne ne demeuraient pas plus près, ne se levaient pas plus tôt qu'eux et aussi ne savaient pas mieux l'époque particulière où chaque fruit doit être cueilli.

—Il fait chaud aujourd'hui, Monsieur! dit Jeannette qui, après avoir marché quelque temps, se sentit prise de pitié pour le gros Monsieur qui soufflait et haletait derrière elle.

—Oui, mon enfant, terriblement chaud, terriblement! dit Bruis, mais n'y a-t-il personne au jardin?

—La famille est au pavillon, répondit Jeannette, excepté mademoiselle Mina qui lit là bas.

Tout en suivant les capricieux détours du sentier, Jeannette et monsieur Bruis arrivèrent en ce moment au bord de l'eau où se trouvait effectivement, sous un petit cyprès pleureur et sur une pelouse exiguë, la fille aînée de son ami Deluw. Elle était assise sur un banc rustique peint en vert, portait des gants et avait un livre en main et un petit chien à ses pieds; elle jouait à la maison de campagne. Elle était d'ailleurs très-vexée que depuis une heure personne n'eût passé de l'autre côté du canal et qu'il ne se fût pas trouvé un seul passager dans le trekschuit[1].

Elle inclina cérémonieusement la tête sur la poitrine lorsque monsieur Bruis la salua, mais le petit chien vola comme une flèche et fit entendre des aboiements désespérés contre l'intrus qui se sentit une envie furieuse de lui donner des coups de canne; mais il n'osa pas, parce que c'était le chien d'une dame, et aussi parce qu'il n'avait pas précisément l'intention de commencer par un meurtre la surprise qu'il réservait à son ami.

Le pavillon vert-clair apparut bientôt. Il paraissait assez spacieux et surmontait un réduit inférieur orné d'une petite cheminée, d'une plaque de foyer sur laquelle on pouvait faire bouillir de l'eau, de pincettes et d'une petite armoire vide; monsieur Bruis remarqua à distance tous ces détails; quant au pavillon même on y arrivait par un escalier.