Et elle jeta sur la table un billet de couleur violette que, dans la surexcitation nerveuse à laquelle elle était en proie elle avait froissé tout à fait. Puis elle dit avec une vive répulsion:
—Fi! monsieur Van der Hoogen!
Je pris le billet.
—Puis-je le conserver? dis-je. Il peut me venir à propos.
Je lui rendis sa première forme et le mis dans mon porte-feuille.
Quand Suzette fut un peu calmée, elle me raconta comment, depuis quelque temps, elle était persécutée par Van der Hoogen. Il était toujours sur son chemin, quand elle allait de chez elle à l'hospice, quand elle sortait de l'église, et même, la semaine précédente, il avait une fois ou deux choisi l'hospice même pour y faire sa promenade à midi, et s'était permis de regarder impudemment chez sa mère, et de lui sourire à elle, Suzette. Jamais pourtant il n'avait agi aussi mal que ce soir-là. Elle était sortie pour aller essayer une robe à mademoiselle Van Nagel sans rencontrer son persécuteur. La demoiselle, lors de son départ, avait offert à Suzette, avec son amabilité ordinaire, la protection de son laquais; mais elle avait refusé parce qu'elle ne croyait pas qu'il fit déjà si obscur. Sur ces entrefaites, la nuit était tombée subitement, et elle n'était pas encore à vingt pas de la demeure de monsieur Van Nagel qu'elle entendit déjà derrière elle le pas de Van der Hoogen qui cherchait, d'autre part, par des cris singuliers, à lui faire remarquer qu'il était là. Elle avait pressé le pas sans regarder autour d'elle; dans son anxiété, elle avait cru pouvoir lui échapper en prenant une rue latérale, mais il l'y avait suivie aussi. Au moment où elle arrivait au bord du canal plongé dans les ténèbres, il l'avait prise par la taille et lui avait adressé quelques paroles que la frayeur l'avait empêchée de comprendre. Puis il lui avait mis en main le billet qu'elle avait accepté machinalement. Enfin il avait voulu l'embrasser, et c'est alors qu'elle avait prononcé les paroles que j'avais entendues.
Après cette communication et quand elle parut tout à fait remise de sa terreur bien que toujours très-pâle, Suzette me pria de la quitter. Elle voulait se faire conduire par un des enfants de l'hôtesse chez sa mère, qui ne devait rien savoir de l'aventure.
Je partis.
Une fois dans la rue, je m'enfonçai dans de sérieuses réflexions sur la conduite que j'avais à tenir d'après tout ce que je venais d'apprendre; dès notre première rencontre, Van der Hoogen m'avait déplu, et sa physionomie et ses manières m'avaient donné des préventions peu favorables. J'avais remarqué sur-le-champ qu'il faisait la cour à Henriette, et j'avais vu cela de mauvais œil. Je craignais que sinon son argent seul, peut-être son argent cumulé avec sa beauté alléchassent le fat que je tenais de plus pour un mauvais sujet qui la rendrait malheureuse. Malgré tous ses caprices, Henriette méritait mieux, et dans ma pensée je lui promettais un époux qui la corrigerait en lui donnant plus de raison et en ferait un jour une femme vraiment aimable; elle possédait du reste les principales qualités requises pour cela, Comme le lecteur s'en souviendra, Van der Hoogen m'avait dit avoir jadis habité Leyde, et comme j'avais le bonheur de connaître dans la ville universitaire des gens de toute condition, je n'avais pas tardé à obtenir quelques renseignements sur son compte. Les renseignements s'étaient trouvés peu favorables au charmant et plaidaient aussi peu pour sa conduite comme homme que pour sa probité comme fonctionnaire.
Cependant il avait continué à presser de plus en plus chaque jour la jeune coquette qui probablement ne l'aimait pas, mais jeune et inexpérimentée se laissait aller au désir de plaire et à l'attrait du romanesque pour lequel elle avait quelque propension. D'ailleurs on ne pouvait refuser à Van der Hoogen certains avantages extérieurs. Il s'était donc engagé entre eux une muette histoire d'amour, ce qui veut dire aussi dangereuse que puisse être histoire d'amour. Le billet dans le bouquet avait levé pour moi tout doute à cet égard. En attendant le charmant, par sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Noiret, s'était montré à moi comme un lâche et faux séducteur, comme un libertin de bas étage attentant au bonheur et à l'innocence d'une enfant sans expérience et sans protection, et je l'en méprisai du plus profond de mon âme. Je compris que mon devoir était de protéger mademoiselle Noiret contre tout piège qui lui serait tendu à l'avenir, et, pour employer une métaphore usée, de sauver Henriette de l'abime au bord duquel elle se trouvait en si mauvaise compagnie.