—S'il vous convient d'étudier, dit-il, j'ai une belle collection de livres; et s'il a paru alors du nouveau de Buwera ou de quelque écrivain de ce genre, apportez-le pour mon compte, mais surtout que ce soit une très-belle édition!
Environ quinze jours après, je reçus une lettre qui me rappelait mes promesses et qu'accompagnait un énorme pot de confitures des Indes contenant, pour autant que je pouvais m'y connaître, une quantité de tranches de rhubarbe et de grands morceaux de roseaux confits dans une quintessence de sucre; monsieur Kegge me mandait que «sa femme et sa fille laquelle, soit dit entre parenthèses, était une jolie brunette, brûlaient du désir de me voir.»
Je satisfis à ce désir et, peu de jours après, j'étais chez monsieur Jean-Adam Kegge, assis en face de madame et de la jolie brunette, an milieu des aboiements furieux de deux levrettes d'Espagne.
La chambre où je me trouvais offrait le spectacle de la plus somptueuse magnificence associée à la plus grande négligence. Elle était encombrée d'une foule de meubles élégants auxquels leur aspect tout neuf donnait l'air d'être étrangers à la maison. Il y avait là un large piano à nombreuses octaves, ouvert et chargé d'une quantité de livres, d'un tas de morceaux de musique jetés pêle-mêle et d'une guitare. À côté se trouvait une cassette à musique en bois poli, ouverte aussi; et l'une des levrettes d'Espagne s'amusait à déchiqueter quelque peu la partie de son contenu qui n'était pas éparpillée sur le piano. Une très-jolie table d'apparat était chargée de curiosités de toutes sortes et de charmantes bagatelles, flacons d'odeur, écrans à tenir à la main, magots, coquillages, étuis à cigares et précieux livres à gravures. Une pendule en argent massif et deux vases du même métal reposaient sur un manteau de cheminée en marbre de Carrare, et dans un trumeau, au-dessous d'une glace de dimensions colossales, on voyait un groupe d'oiseaux empaillés, avec des becs pointus et de longues queues, et des plus brillants qui aient jamais brillé morts ou vivants. Tout à côté se trouvait un écrin à bijoux en maroquin et entr'ouvert. Dans les quatre coins de la chambre scintillaient quatre candélabres couverts d'une épaisse dorure. Le tapis de pied offrait un mélange de rouge éclatant et de vert qui ne l'était pas moins. Les rideaux de mousseline étaient doublés de soie orange et bleu clair. Comme chez tous les gens vaniteux on voyait suspendus à la muraille de ce sanctuaire domestique les portraits de grandeur naturelle et très-prétentieux de monsieur et de madame; monsieur était gracieusement drapé dans un almaviva et avait le regard d'un poète inspiré; madame très-décolletée portait au cou un grand collier de perles, à la robe une riche garniture de dentelles, aux bras des bracelets étincelants. Un troisième tableau représentait un groupe de quatre des enfants, parmi lesquels la jolie brunette surtout n'était pas trop maltraitée; l'absence du portrait de William qui était l'aîné de la famille, me fit peine; c'était naturel cependant, ces tableaux n'étaient faits que depuis le retour de la famille dans la mère-patrie. Devant le sopha sur lequel était assise la jolie fille de la maison, était étendue une peau de tigre bordée de rouge; et le fauteuil de madame était si ample et si commode qu'elle s'y abîmait pour ainsi dire.
A mon entrée, la maman tenait sur ses genoux et caressait la levrette Azor, qui paraissait douée d'instincts moins musicaux que la levrette Mimi, tandis que la fille avait déposé sa broderie pour s'entretenir avec un grand kakatoès blanc à huppe jaune.
Madame Kegge était plutôt de petite que de grande taille, notablement plus jeune que son époux, notablement plus brune que sa fille et, quoi qu'elle eût pu être jadis, notablement loin en ce moment d'être une beauté aux yeux d'un Européen. Sa toilette était, je dois l'avouer, assez simple et je dirais presque malpropre, mais il est vrai que cela était grandement corrigé par une éblouissante ferronnière qui ceignait son front, et une lourde chaîne d'or qui s'étalait sur sa poitrine, bien que ces joyaux se donnassent l'air de ne vouloir nullement s'accorder avec le costume actuel de madame Kegge. Elle parut embarrassée de ma visite et semblait, au reste, un peu embarrassée de tout, voire du luxe qui l'entourait et de l'attitude dé dignité qu'il lui fallait garder.
Sa fille vint à son secours. Une bonne invention de certaines mères d'avoir des filles! Tandis que le domestique noir m'avançait un siège beaucoup plus près d'elle que de sa mère, la fille se leva du sopha un peu cérémonieusement pour me saluer, et me témoigner le plaisir quelle éprouvait de voir monsieur Hildebrand.
—Papa s'était tant réjoui de posséder chez lui monsieur Hildebrand. Sans doute il ne se ferait pas attendre longtemps, mais une commission urgente l'avait appelé dehors....
C'était vraiment une belle jeune fille que la fille de monsieur Kegge. Elle avait le nez finement dessiné et la bouche de William, mais des yeux beaucoup plus beaux que celui-ci. C'étaient des yeux magnifiques, noirs, brillants, qui pénétraient jusqu'au fond de l'âme; pleins de feu et de hardiesse quand elle levait le regard, ils avaient cependant quand elle les baissait une expression particulièrement douce et languissante. Ses cheveux abondants tombaient, à la manière anglaise, en longues boucles luisantes le long de ses joues un peu pâles, mais pleines. Je savais qu'elle avait trois ans de moins que William qui eût compté alors une vingtaine d'années, mais, comme cela arrive chez les habitants des tropiques, elle était entièrement développée. Un voluptueux négligé de batiste blanche et de tulle chiffonné enveloppait sa taille svelte, et elle ne portait pour tout bijou qu'un rubis couleur de sang passé à son doigt et qui attirait le regard sur sa jolie petite main.
La belle brunette soutint parfaitement la conversation et en remplit les intervalles en causant le plus amicalement du monde avec le kakatoès et en lui faisant becqueter dans sa main de petits morceaux de biscuit, ce qui me fit souffrir de mortelles angoisses pour ses jolis doigts. On devine que je prônai hautement l'animal favori.