Le lundi, à une heure après midi,—si l'on est assez bourgeois pour donner à douze heures le nom de midi,—je me trouvais sur le perron de la demeure de monsieur Guillaume Adolphe, baron Van Nagel, membre de l'ordre équestre, et bourgmestre de la ville où se sont passés les événements ci-dessus racontés.
C'était une imposante maison, à façade en pierres de taille, où le père et le grand-père du gentilhomme avaient passé leur vie comme lui, et avaient laissé après eux la réputation d'hommes excellents, ce qui valait mieux encore que leurs titres de noblesse.
Un vieux domestique, vêtu d'une livrée simple et de bon goût, ouvrit la porte, m'introduisit dans une spacieuse antichambre, et n'alla m'annoncer qu'après m'avoir, en laquais bien élevé, offert une chaise et vu installé auprès du feu.
La pièce où je me trouvais avait un air quelque peu antique, quelque, peu solennel, mais confortable cependant. On s'apercevait à tout qu'on était chez un homme de goût. La tenture était de velours rouge de même que les canapés et les sièges. Deux vases antiques ornaient le manteau en marbre gris de la cheminée sous laquelle brûlait, dans un foyer poli, un feu de tourbe bien construit. A la muraille était suspendu un unique tableau; c'était le portrait d'un homme avec la fraise blanche et la robe garnie d'épaisses fourrures qu'on portait au XVIe siècle. Le visage était plein de vie et de santé, bien que les cheveux fussent tout à fait blancs, et il y avait dans le nez et la bouche une ressemblance frappante et qu'on ne pouvait méconnaître avec l'héritier encore vivant du noble nom de Nagel. Il y avait dans l'ameublement de cette chambre une calme dignité, cent fois plus agréable aux yeux et à l'âme que le luxe éblouissant et de mauvais goût de la maison de Kegge.
Monsieur Van Nagel me fit attendre un peu longtemps, mais quand il entra il était tout habillé. Il m'invita aussitôt à m'asseoir et me demanda, avec la physionomie la plus avenante du monde, qui j'étais et ce que j'avais à lui communiquer.
Je me fis connaître.
—Et l'affaire dont vous avez à m'entretenir, demande-t-elle absolument à être traitée entre nous seuls?
—Nullement, répondis-je.
—Dans ce cas, ayez la bonté de me suivre, dit monsieur Van Nagel, qui avait peut-être entendu prononcer mon nom par sa fille et supposait que je venais lui parler en faveur de l'orpheline Suzette.
Il me précéda et me conduisit dans une vaste chambre donnant sur le jardin et dont la grandeur était réduite à cause de la saison, par un grand paravent chinois. Cette chambre présentait tout ce qui peut disposer l'âme à une douce jouissance. Il y avait une agréable harmonie entre la tapisserie de couleur claire et les lourds rideaux traînants de damas qui interceptaient tout courant d'air; entre la couleur du large écran placé devant le foyer et celle du tapis qui recouvrait la table; entre toutes ces choses réunies et la séduisante expression du portrait de femme qui,—privilège éminent,—était suspendu au-dessus du piano sous son vrai jour, et les traits nobles et doux en même temps du baron et de mademoiselle Van Nagel.