Cette place peu avenante porte le prosaïque nom de Cabinet des sueurs, et à coup sûr, ce n'est pas à tort. C'est là en effet une sorte de purgatoire où quiconque aspire à savourer les douceurs d'un examen ou d'une promotion, doit attendre pendant quelque temps avant d'être admis à la jouissance de cette céleste joie. Solennel réduit! Dans cette petite chambre, ô mes lecteurs, tons les grands hommes qui, grâce à un zèle infatigable et à une application ininterrompue, ont jamais conquis le bonnet de docteur à l'université de Leyde, pour étonner et charmer ensuite le monde par leur supériorité scientifique, tous, dis-je, incredibile dictu, se sont, pendant quelques instants, trouvés petits dans cette humble chambrette. Oui, là l'habile défenseur de vos droits qui aujourd'hui, sans pâlir ni rougir, terrasse votre adversaire en accumulant énergiquement phrases sur phrases, là, il a senti un instant le cœur lui battre violemment à l'idée que tel ou tel professeur ne lui avait pas pardonné d'avoir si mal fréquenté son cours et s'en vengerait en lui posant des questions captieuses. Là, le médecin, qui aujourd'hui sonde, si intrépidement votre poitrine et vos entrailles, a sué bien des gouttes en songeant que ses professeurs en savaient tant plus que lui. Là, ce gros recteur auquel voire fils ainé ne présente qu'en tremblant son thème rempli de fautes et de demi-fautes, ce recteur lui-même a frémi un jour dans la crainte que l'examinateur n'ouvrît un autre dialogue de Platon que celui qu'il savait le mieux. Là enfin Hildebrand aussi, votre humble serviteur, a senti un frisson glacial lui parcourir les reins, alors que son imagination s'égarait dans le dédale des questions pouvaient lui être adressées.

Le propre de ce cabinet c'est que le patient y entre avec une cravate blanche, une figure blanche, tout vêtu de noir et suivi par quelques amis en négligé, avec des paletots, des cannes, des casquettes et des chiens. Le patient s'assied sur la table et les amis vont et viennent. Le patient chuchote, ses amis ont le verbe haut. Le patient assure qu'il est mal à l'aise et ses amis assurent qu'il est fou. Le patient désire être introduit sur-le-champ dans le sanctuaire, mais il soutient qu'il espère rester longtemps encore dehors. Les amis parient qu'il obtiendra le plus haut grade, et lui parie qu'il n'aura que le second. Le patient éprouve en ce moment un respect sans bornes pour quiconque porte le titre de professeur, et il considère la faculté comme un conseil de dieux; les amis assurent que ce sont des hommes ordinaires. Le patient tient pour certain qu'ils partent du principe fatal de ne pas profaner les grades académiques on les conférant à des indignes, et les amis soutiennent qu'ils sont au monde uniquement pour embêter les jeunes gens. Le patient se rappelle à part lui mille histoires effrayantes d'infortunés qui ont été victimes de leur trouble ou de la rancune, des examinateurs, et ses amis répètent toutes les anecdotes possibles sur les fins renards[5] qui ont jeté de la poudre aux yeux de leurs examinateurs ou dit une drôlerie en recevant leur diplôme simpliciter[6]. Bref, le patient acquiert toutes les connaissances possibles qui lui viendront à propos quand, le lendemain, le surlendemain ou un mois plus tard, il lui faudra assister quelque nouveau patient dans les heures d'angoisse, et ses amis débitent une foule de choses qu'ils auront complètement oubliées, quand, à leur tour, ils seront appelés à passer dans le cabinet des sueurs les instants les plus perplexes de leur vie.

Toutefois le personnage que je veux présenter à mes lecteurs ne remplissait pas toutes les formalités habituelles en ce lieu de torture, où il entra accompagné d'un unique confident. Il avait eu la singulière force d'âme de ne révéler le secret du son examen à personne autre qu'à ce confident; il avait prié l'appariteur de ne pas placarder ad valvas academicas[7] l'affiche dénonciatrice; enfin il avait trompé sur l'heure de l'examen ceux qui étaient parvenus à savoir qu'il avait fait la veille sa démonstration pratique; il étudiait la médecine.

C'était un jeune homme d'un extérieur assez agréable bien qu'on ne pût dire absolument qu'il fût beau garçon, et l'on ne pouvait dire davantage que la cravate blanche et la triste disposition d'esprit où l'avait mis la circonstance présente, fussent de nature à le flatter. Il était de taille ordinaire, mais l'ami qui l'accompagnait pouvait être estimé petit, désavantage naturel qui ne l'empêchait pas en ce moment d'avoir beaucoup meilleur air que le récipiendaire. Ses yeux bruns lançaient un regard plein de malice, et l'expression joyeuse de sa physionomie, comme aussi la vivacité de ses mouvements, contrastait singulièrement avec le sérieux mélancolique de celui qui était venu attendre l'appel, si agaçant pour les nerfs, de la sonnette de l'examen.

Selon l'antique et légale coutume, le récipiendaire s'assit sur la table et consulta sa montre. La porte était toute large ouverte et il put jouir pleinement de la vue de la salle où allait s'assembler la faculté de médecine.

—Deux heures et quatre minutes. Il est encore trop tôt, dit-il, d'un ton abattu.

—Il est assurément trop tôt, dit le petit, mais aussi tu n'as pas suivi mon conseil.

—Quel était donc ton conseil? demanda l'autre avec distraction et en regardant vers l'escalier; car il y entendait du bruit et était curieux de voir si ce serait le professeur S...., ou le professeur M...., qui apparaîtrait le premier.

—Mon conseil, bon Dieu? C'est que tu aurais dû rester au lit jusqu'à nue heure et ne plus ouvrir un seul bouquin.

—Non, c'eût été une folie! dit l'autre qui paraissait avoir sur ce point une opinion décidée, résultat sans doute de l'expérience qu'il avait faite en ce jour solennel; avec l'angoisse du désespoir, il avait passé la matinée à feuilleter telle leçon, puis telle autre, à relire l'introduction d'un livre, à parcourir une fois encore la table d'un autre.