Toujours l'idée de la mort à côté de l'idée du doute. Et quelle lassitude! quelle satiété se mêle à ce désabusement qui aurait pu servir de modèle à certains héros poétiques de l'école dangereuse de lord Byron et de M. de Musset!

«Je suis, dit ce Manfred ou ce Rolla, parvenu à ce point de désabusement que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne le suis. Cette situation et le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie, me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de whist.»

Et pourtant cet homme, qui se croit tout poussière, qui a un sentiment si constant de la brièveté de la vie (ce qui devrait lui inspirer le désir de la remplir par des actes utiles), est toujours en chasse de chimères, de vanités et de passions amoureuses dans lesquelles il n'apporte pas plus de foi d'ailleurs que dans ses doctrines politiques et religieuses.

En arrivant à Lausanne, dans la plus belle saison de l'année, en juin 1793, M. Benjamin Constant éprouva un sentiment de bien-être moral aisé à comprendre chez un homme de tant d'indépendance, il se sentait à la fois débarrassé de l'habit de haute domesticité et de l'épaisse atmosphère de la petite cour béotienne de Brunswick. Il respirait l'air natal dans le plus pittoresque pays du monde.

Comme s'il eût voulu tout à fait dépouiller le vieil homme, il débuta au retour par une brouille avec Mme de Charrière. Elle était à cet âge où le demi-jour lui-même, où les mensonges de la toilette et des lumières, ne permettent plus d'illusions. Les larmes n'ont plus d'empire alors. Et la tristesse, dénuée des grâces touchantes que lui prête la jeunesse, ne fait que rendre plus rigides ces lignes sévères de la vieillesse, qui font honte à l'amour et obligent au respect.

Au printemps de la vie, l'Amour, alors même qu'il est prêt à choir, s'accroche dans sa chute à tant de rameaux verts et fleuris, qu'il ne tombe qu'après de longues péripéties. Mais, à l'âge que venait d'atteindre Mme de Charrière, les ruptures vont vite. Le jeune homme qui s'est laissé prendre à ces amours de vieilles femmes, fuit bien vite avec une secrète confusion.

La correspondance continua longtemps encore, mais c'était jeu de beaux esprits bien plus que commerce amoureux.

La famille de M. Constant ne comprit rien à son caractère, qui, depuis quelques années, s'était développé, mais développé dans le sens d'une ironie dont ces bonnes âmes n'avaient pas le secret. Il y a des gens heureux et médiocres pour qui ces maladies de l'esprit ne sont même pas appréciables. Ces sages et ces praticiens de la vie domestique haussent les épaules à l'aspect de ces êtres factices et incompris qui leur font un peu l'effet d'enfants indisciplinés ou de comédiens, à moins qu'ils ne les prennent pour des débauchés ou des aigrefins.

La famille atténue la rigueur un peu obtuse de ces jugements. Aussi M. Benjamin Constant fut-il seulement considéré, ainsi que le dit M. Sainte-Beuve, «comme un très-jeune homme sans conséquence.»

Les Lausannais et les émigrés français furent plus sévères. M. Benjamin Constant se moqua des uns et des autres, afficha un républicanisme railleur, oscilla encore pendant un an, à cause des instances de sa famille, entre Brunswick et la liberté, et revint à Lausanne désespérer les bonnes gens du canton.